Culture de la Critique : L’implication juive dans l’élaboration de la politique migratoire U.S. (5)

Le sommaire des parties déjà traduites est à retrouver ici.


L’activité juive anti-restrictionniste aux États-Unis jusqu’en 1924 (suite et fin)

Ce qui confirme le fait que la question de l’immigration juive-polonaise se détachait du lot, c’est que la lettre sur les visas des étrangers, écrite par le Département d’État à Albert Johnson, président du Comité sur l’Immigration et la Naturalisation, passait quatre fois plus de temps à décrire la situation en Pologne que celle de n’importe quel autre pays. Ce compte-rendu insistait sur les activités du journal juif polonais Der Emigrant qui promouvait l’émigration des Juifs polonais aux États-Unis, ainsi que sur les activités de la Hebrew Sheltering and Immigrant Society et celles de particuliers américains fortunés qui facilitaient l’immigration en distribuant de l’argent et en prenant en charge les démarches administratives. (Il y avait un important réseau d’agents juifs en Europe de l’Est qui « battaient le rappel et incitaient au maximum à l’immigration », en contravention avec la loi américaine [Nadell, “From shtetl to border : Easter European Jewish immigrants and the « agents » system, 1869-1914”, in Studies in the American Jewish Experience II, p. 56).

Ce compte-rendu présentait ces candidats à l’immigration sous un jour défavorable : « À l’heure actuelle, il est patent que ces gens sont en dessous de la normale et que leur état normal est d’un niveau très bas. Six années de guerre, de confusion, de famine et de calamités ont abîmé leur corps et déformé leur mentalité. Leurs anciens sont considérablement détériorés. Quant aux jeunes, toute cette période les a empêchés de passer correctement à l’âge adulte et ils ont embrassé trop souvent les idées perverses qui ont submergé l’Europe depuis 1914 [allusion probable aux idées d’extrême-gauche qui étaient répandues dans ce groupe] » (Congressional Records du 20 avril 1921, p. 498).

Le document mentionne aussi des articles de la presse de Varsovie qui rapportaient qu’une « propagande en faveur d’une immigration sans limites » était en cours, mettant en avant des cérémonies à New York qui montraient les contributions des immigrés au développement des États-Unis. Les paragraphes du document consacrés à la situation en Belgique (où les candidats à l’immigration vers les États-Unis venaient de Pologne et de Tchécoslovaquie) et en Roumanie, soulignaient l’importance numérique des Juifs parmi les candidats à l’immigration. Répondant au bilan établi par ce document, le parlementaire Isaac Siegel déclara qu’il avait été « trafiqué par certains responsables » et qu’il ne mentionnait pas certains pays qui fournissaient un plus gros contingent d’immigrés que la Pologne. (Par exemple, le rapport ne disait rien de l’Italie). Sans le dire nommément (« Je laisse chaque parlementaire libre de faire ses propres déductions à partir de ces faits » [Cong. Rec. du 20 avril 1921, p. 504]), le sous-entendu était que l’insistance du document sur le cas polonais était motivée par l’antisémitisme.

Le compte-rendu de la majorité du comité ad hoc de la chambre des représentants (signé par 15 de ses 17 membres, à l’exception des républicains Dickstein et Sabath) soulignait aussi que les Juifs avaient tâché de définir le débat intellectuel sur les restrictions migratoires en termes de supériorité nordique et d’« idéaux américains » et non pas en termes de statu quo ethnique comme le faisait le Comité sur l’Immigration et la Naturalisation.

Le comité est d’avis que les plaintes relatives à la discrimination ont été manufacturées et propagées par des représentants spéciaux de certains groupes raciaux, avec le soutien d’étrangers qui vivent actuellement hors de nos frontières. Les membres du comité ont pris connaissance d’un article paru dans la Jewish Tribune (New-York) du 8 février 1924, le compte-rendu d’un dîner d’adieu à M. Israel Zangwill, qui affirmait ceci : « M. Zangwill a parlé principalement de la question de l’immigration, déclarant que si les Juifs persistaient à s’opposer bec et ongles aux restrictions migratoires, il n’y aurait plus de restrictions. « Si vous continuez à faire assez de bruit contre ces absurdités nordiques », a-t-il dit, « vous vaincrez cette législation. Vous devez combattre cette loi ; dites-leur qu’ils sont en train de détruire les idéaux américains. La plupart des fortifications sont faites en carton-pâte ; si vous appuyez assez fort dessus, elles tomberont. »

Le comité ne croit pas que la restriction que nous proposons dans cette loi se dirige contre les Juifs, puisqu’ils peuvent venir dans le cadre des quotas réservés aux différents pays où ils sont nés. Le comité n’a pas fait fonds sur la désirabilité des « Nordiques » ni d’aucun autre type d’immigrés, mais s’est tenu fermement à son but qui était d’assurer une restriction nette, de façon à réduire la part de l’immigration en provenance des pays qui ont fourni le plus gros des effectifs dans les deux décennies ayant précédé la Guerre mondiale, et à restaurer l’équilibre de sa population. L’accusation constante selon laquelle le comité aurait fait l’article de la race « nordique » et orienté ses auditions à cette fin est une attaque délibérément fabriquée, pour la bonne et simple raison que le comité n’a rien fait de tel. (Bulletin de la Chambre des Représentants # 350, 1924, p. 16)

De fait, ce qui frappe le lecteur des débats de ces séances parlementaires de 1924, c’est la très faible fréquence des mentions de la supériorité nordique qui viennent étayer le projet de loi, alors que presque tous les anti-restrictionnistes bataillaient sur ce point. Après avoir entendu une remarque particulièrement pittoresque visant à dénigrer la théorie de la supériorité raciale nordique, le dirigeant restrictionniste Albert Johnson avait répondu : « Je tiens à dire au nom du comité qu’eu égard au peu de temps qui nous est imparti pour mener à bien ces auditions, le comité a décidé de ne pas aborder la thèse nordiciste ni aucun thème racial » (Cong. Rec. du 8 avril 1924, p. 5911).

Au cours d’une audition précédente, le même Johnson avait répondu au rabbin Stephen S. Wise qui représentait l’AJCongress : « Je n’aime pas être mis sur la sellette en tant que porteur de préjugés raciaux, car il y a une chose que je tâche de faire depuis onze ans, qui est de me libérer de tels préjugés, à supposer que j’en eusse. » Plusieurs restrictionnistes avaient explicitement dénoncé la théorie de la supériorité nordique, dont les sénateurs Bruce (p. 5955) et Jones (p. 6614), et les représentants Bacon (p. 5902), Byrnes (p. 5653), Johnson (p. 5648), McLoed (p. 5675-5676), McReynolds (p. 5855), Michener (p. 5909), Miller (p. 5883), Newton (p. 6240), Rosenbloom (p. 5851), Vaile (p. 5922), Vincent (p. 6240), White (p. 5898) et Wilson ( p. 5671) (toutes références tirées du Cong. Rec. d’avril 1924).

Qui plus est, certains éléments montrent que lors des débats parlementaires, des représentants du Far West faisaient part de leurs inquiétudes touchant à la compétence des immigrés japonais et à la dangereuse concurrence qu’ils représentaient. Leur rhétorique laissait entendre qu’ils voyaient les Japonais comme égaux ou supérieurs racialement parlant, et non point inférieurs. Le sénateur Jones, par exemple, déclara : « Nous reconnaissons qu’ils [les Japonais] sont aussi capables, aussi évolués, aussi honnêtes et aussi cérébraux que nous autres. Ce sont nos égaux en tout ce qui fait un grand peuple et une grande nation » (Cong. Rec. du 18 avril 1924, p. 6614). Le représentant MacLafferty expliqua que les Japonais dominaient certains marchés agricoles (Cong. Rec. du 5 avril 1924, p. 5681) et le représentant Lea remarqua leur capacité à supplanter « leurs compétiteurs américains » (Cong. Rec. du 5 avril 1924, p. 5697). Le représentant Miller définit ainsi le Japonais : « un compétiteur implacable et imbattable de notre peuple, partout où il entre en lice avec nous » (Cong. Rec. du 8 avril 1924, p. 5884) ; voir aussi les remarques des représentants Gilbert (Cong. Rec. du 12 avril 1924, p. 6261), Raker (Cong. Rec. du 8 avril 1924, p. 5892) et Free (ibidem p. 5924 sq.).

En outre, et bien que la question de la compétition entre Juifs et Gentils pour les ressources ne fût pas soulevée pendant les débats parlementaires, celle des quotas de Juifs dans les universités de la Ivy League [groupe de 8 universités d’élite du N-E des États-Unis, NdT] préoccupait grandement les Juifs en ce temps. La question de ces quotas était fortement mise en avant dans les médias juifs, qui chroniquaient les activités des organisations d’auto-défense juive telles que l’ADL (voir par exemple la déclaration de l’ADL dans The American Hebrew du 29 septembre 1922, p. 536). Il n’est donc pas impossible que certains législateurs eussent en tête cette question de la compétition pour les ressources entre Juifs et Gentils. À ce titre, notons que le président de l’université d’Harvard, A. Lawrence Lowell, était aussi vice-président national de la Immigration Restriction League et partisan des quotas de Juifs dans son université, chose qui laisse à penser que la compétition pour les ressources avec les Juifs, groupe supérieurement intelligent, était une question qui se posait, au moins chez certains restrictionnistes importants.

Il est probable que l’animosité contre les Juifs, surgie des différents points de friction liés à la compétition pour les ressources, était quelque chose de répandu. Higham parle de la pression intense que les Juifs, peuple immigré exceptionnellement ambitieux, exerçaient au niveau des marches les plus encombrées de l’échelle sociale » (op. cit. p. 141). À partir du XIXe siècle, un antisémitisme tant manifeste que caché se développa dans les cercles patriciens, d’une intensité plutôt élevée. Il provenait de l’ascension sociale très rapide des Juifs et de leur soif de compétition.

Avant la Première Guerre mondiale, la réaction des cercles dirigeants consistait à élaborer des bottins à usage interne et à mettre en avant la généalogie à des fins d’exclusion. Il s’agissait de « critères que l’argent ne pouvait pas acheter » (ibidem p. 104 sq. ; p. 127). À cette époque, Edward A. Ross décrivait le ressentiment du Gentil, « qui était forcé de batailler de façon indigne et humiliante pour conserver son affaire ou ses clients, face à l’envahisseur juif » (The Old World and the New : The Significance of Past and Present Immigration to the American People, p. 164). Cette remarque suggère que la concurrence des Juifs suscitait des inquiétudes à relativement grande échelle. Les tentatives de les déloger d’un grand nombre de branches de l’économie se firent plus nombreuses dans les années 1920 et atteignirent un sommet pendant les années de vaches maigres de la crise économique des années 1930.

Au cours des débats parlementaires de 1924, j’ai trouvé une seule remarque qui pointe en direction de la compétition pour les ressources entre Juifs et Gentils (elle s’inquiète aussi du fait que les immigrés juifs ne partagent pas les traditions culturelles de l’Amérique et qu’ils ont une influence délétère). Elle fut prononcée par le représentant Wefald :

Pour tout dire, je ne crains pas les idées radicales que certaines gens apportent dans leurs bagages. Après tout, les idées, on ne peut pas les stopper à la frontière. Ce qui m’indispose, c’est que la direction de notre vie intellectuelle, dans nombre de ses courants, est passée dans les mains de ces nouveaux arrivants qui sont malins et qui n’ont aucune sympathie pour nos vieux idéaux américains, ni pour ceux de l’Europe du Nord. Ils détectent nos faiblesses, les encouragent bassement et s’enrichissent des mauvais services qu’ils nous rendent.

Tout notre système de divertissements a été repris par des hommes qui ont été portés par la vague d’immigration du sud et de l’est de l’Europe. Ils produisent ces horribles histoires au cinéma, ils composent et nous servent la musique jazz, ils écrivent nombre des livres que nous lisons et éditent nos magazines et nos journaux. (Cong. Rec. du 12 avril 1942, p. 6272)

Oy Vey ! 6 millions !

Le débat sur l’immigration s’est aussi invité dans les discussions que les médias juifs faisaient autour du fameux essai de Thorsten Veblen : The Intellectual pre-eminence of Jews in modern Europe, que The American Hebrew publia en feuilleton à partir du 10 septembre 1920. Dans son éditorial du 13 juillet 1923, The American Hebrew, faisant remarquer que, d’après l’étude de Louis Terman, les Juifs étaient sur-représentés parmi les enfants bien doués, ajouta que « ce fait devrait inciter à une réflexion désagréable, bien qu’inutile, les soi-disant Nordiques ». L’éditorial affirmait aussi que les Juifs étaient sur-représentés parmi les lauréats des concours d’érudition parrainés par l’État de New York. Il précisait, acerbe, que « peut-être les Nordiques sont-ils trop fiers pour entrer en lice dans ces compétitions. Quoi qu’il en soit, la liste des lauréats de ces prix convoités qui vient d’être annoncée par le ministère de l’éducation à Albany n’a rien de nordique. On dirait une liste de petits communiants au temple. »

Il y a des preuves qui montrent que les Juifs, comme les Asiatiques de l’Est, ont des QI plus élevés que les caucasoïdes (cf. Lynn, « The intelligence of the Mongoloïds : A psychometric, evolutionary and neurological theory » in Personality and Indiviual Differences – 1987 ; Rushton, Race, Evolution and Behavior : A Life-History Perspective ; PTSDA, chap. 7). Terman a découvert que les Chinois avaient un QI égal à celui des caucasoïdes, ce qui indique que « leurs résultats aux épreuves de QI n’ont pas servi d’excuse à leur discrimination » qu’aurait été la législation de 1924 (Carl Degler, In Search of Human Nature : The Decline and Revival of Darwinism in American Social Thought, p. 52). Comme nous l’avons dit plus haut, une masse de preuves tirées des débats parlementaires montre que l’exclusion des Asiatiques était motivée, au moins en partie, par la peur de devoir entrer en compétition avec un groupe talentueux et intelligent, et non par des sentiments de supériorité raciale.

L’argument le plus commun de ceux qui défendaient ce projet de loi, repris dans le compte-rendu rédigé par la majorité du comité ad hoc, voulait que, pour respecter équitablement les intérêts des différents groupes ethniques, il fallait que les quotas reflétassent la part de chacun d’eux dans la composition ethnique du pays tout entier. Les restrictionnistes faisaient remarquer que le choix du recensement de 1890 s’imposait, pour la bonne et simple raison que les proportions de gens nés dans divers pays étrangers cette année-là correspondaient d’assez près aux proportions desdits groupes ethniques tels qu’ils étaient enregistrés en 1920. Le sénateur Reed de Pennsylvanie et le représentant Rogers du Massachusetts proposèrent d’aboutir au même résultat en calculant les quotas directement à partir des relevés des origines nationales de tous les habitants du pays, effectués par le recensement de 1920. Leur proposition fut incorporée dans la loi.

Le représentant Rogers expliquait : « Messieurs, vous ne pouvez pas vous écarter de ce principe, car il est juste. Il n’établit aucune discrimination, ni pour les uns, ni contre les autres » (Cong. Rec. du 8 avril 1924, p. 5847). Pour sa part, le sénateur Reed déclarait : « Le but recherché par la plupart d’entre nous qui voulons changer la base du calcul des quotas, est de mettre fin à une discrimination qui affecte défavorablement les indigènes qui sont nés ici et le groupe de nos citoyens qui viennent du Nord et de l’Est de l’Europe. Je pense que le système actuel est discriminatoire et favorise le Sud et l’Est de l’Europe » (Cong. Rec. du 16 avril 1924, p. 6457). (En effet, sous l’égide de la loi de 1921, 46 % des immigrés venaient d’Europe du Sud et de l’Est, alors que les groupes ethniques correspondants formaient 12 % de la population).

Considérons la déclaration suivant du représentant du Colorado, William N. Vaile, l’un des plus importants restrictionnistes, à titre d’illustration de cet argument fondamental qui met en avant un intérêt ethnique légitime, sans prétention de supériorité raciale :

Je soulignerai que les restrictionnistes du Congrès ne prétendent pas que la race « nordique », ni même « anglo-saxonne », soient les meilleures races au monde. Nous concédons volontiers que le Tchèque est un travailleur plus solide, dont les taux de criminalité et de folie sont très bas, que le Juif est le meilleur homme d’affaires au monde, et que l’Italien a une qualité spirituelle et un sens artistique qui a considérablement enrichi le monde et qui nous a certainement enrichis nous aussi. Le Nordique atteint rarement cette exaltation spirituelle et ce sens créatif artistique. Les Nordiques ne doivent pas tirer vanité de leurs propres aptitudes. Il leur convient de rester humbles.

Ce que nous soutenons, c’est que ce sont les Européens du Nord, les Anglo-Saxons en particulier, qui ont fait ce pays. Oh bien sûr, les autres ont aidé. Mais on ne saurait en dire davantage. Ils sont venus dans ce pays parce qu’il était déjà fait, c’était un bien commun anglo-saxon. Ils y ont ajouté quelque chose, ils l’ont souvent enrichi, mais ils ne l’ont pas fait et ils ne l’ont pas beaucoup changé. Nous sommes résolus à ce que ce ne soit pas le cas. C’est un bon pays. Il nous convient. Ce que nous affirmons, c’est que nous n’avons pas l’intention de le livrer à quelqu’un d’autres ou de permettre à d’autres gens, quels que soient leurs mérites, d’en faire quelque chose de différent. Si quelque changement doit être fait, nous le ferons nous-mêmes. (Cong. Rec. du 8 avril 1924, p. 5922)

Le débat à la chambre des représentants vit les législateurs juifs jouer un rôle marquant dans le combat contre le restrictionnisme. Le représentant Robison considérait le représentant Sabath comme l’anti-restrictionniste en chef. Sans mentionner d’autres noms d’anti-restrictionnistes, il cibla les représentants Jabobstein, Celler et Perlman pour leur opposition aux restrictions migratoires (Cong. Rec. du 5 avril 1924, p. 5666). Le représentant Blanton, qui se plaignait du fait que la loi restrictionniste était difficile à faire voter par le Congrès, disait : « Quand 65 % du sentiment de cette Chambre, à mon avis, est favorable à l’exclusion de tout étranger pour une période de cinq ans, pourquoi ne posons-nous pas cette exigence dans la loi ? Est-ce que Frère Sabath a une telle influence sur nous autres qu’il nous empêche de faire passer cette proposition ? » (Cong. Rec. du 5 avril 1924, p. 5685). Le représentant Sabath répondit : « Il y a du vrai dans ce que vous dites ».

Les remarques suivantes, faites par le représentant Leavitt, montrent clairement l’importance des parlementaires juifs aux yeux de leurs adversaires, pendant les débats :

L’instinct de préservation nationale et raciale ne doit pas être condamné, comme on nous en intime l’ordre dans cette enceinte. Personne n’est mieux placé pour comprendre le désir des Américains de conserver une Amérique américaine que ce monsieur de l’Illinois [M. Sabath] qui mène l’attaque contre cette mesure, ou ces messieurs de New York, M. Dickstein, M. Jacobstein, M. Celler et M. Perlman. Ils font partie d’un grand peuple historique qui a conservé l’identité de sa race pendant des siècles, parce qu’ils croient sincèrement qu’ils sont un peuple élu, qui a certains idéaux à préserver, sachant bien que la perte de l’identité raciale implique un changement des idéaux.

Ce seul fait devrait leur faire comprendre facilement notre point de vue, à eux et à la majorité des adversaires les plus actifs de ce projet de loi. Ils devraient admettre notre point de vue et sympathiser avec lui, qui n’est pas aussi extrême que celui de leur propre race, car il exige seulement que l’ajout d’éléments d’autres peuples se fasse selon une teneur, des quantités et des proportions telles qu’elles n’altèrent pas les caractéristiques raciales plus rapidement qu’il ne faudrait pour permettre une assimilation des idées politiques, ainsi que du sang. (Cong. Rec. du 12 avril 1924, p. 6265-6266)

S. Dickstein (à gauche) dix ans plus tard, présente son projet de loi de restriction de l’immigration aux Mexicains

L’idée que les Juifs avaient une forte tendance à refuser l’assimilation génétique des groupes environnants fut exprimée par d’autres observateurs ; c’était une composante de l’antisémitisme de l’époque. L’idée que les Juifs refusent l’exogamie a incontestablement un fondement dans la réalité (cf. PTSDA, chapitres 2 et 3) et il vaut la peine de rappeler que le refus des mariages mixtes était puissant, y compris dans les secteurs les plus libéraux du judaïsme américain du début du vingtième siècle, et à plus forte raison dans les secteurs les moins libéraux, qui représentaient la grande majorité des immigrés juifs orthodoxes qui venaient d’Europe de l’Est, lesquels finirent par constituer la grande majorité de la juiverie américaine.

David Einhorn, grand dirigeant juif réformé du dix-neuvième siècle, était un opposant résolu des mariages mixtes et refusait de célébrer de tels mariages, même quand on faisait pression en ce sens. Il s’opposait également à la conversion des Gentils au judaïsme à cause de ses effets sur la « pureté raciale » du judaïsme (Levenson, « Reform Attitudes, in the past, toward intermarriage », Judaism – 38, 1989, p. 331). Kaufman Kohler, intellectuel influent du judaïsme réformé, était lui aussi un adversaire ardent des mariages mixtes. Élaborant une pensée très congruente au multiculturalisme d’Horace Kallen, Kohler concluait qu’Israël devait rester séparé et éviter les mariages mixtes, tant qu’il n’aura pas fait parvenir l’humanité à une ère de paix universelle et de fraternité entre les races (Jewish Theology, p. 445-446).

Cette disposition hostile aux mariages mixtes était confirmée par certains sondages. Un sondage de 1912 indiquait que seuls 7 rabbins sur 100 avaient déjà célébré des mariages mixtes, et une résolution datée de 1909 du Central Council of American Rabbis, groupe principal du judaïsme réformé, déclara que « les mariages mixtes sont contraires aux traditions de la religion juive et devraient être découragés par le rabbinat américain ». Les perceptions des Gentils concernant les attitudes des Juifs à l’égard des mariages mixtes étaient donc fermement ancrées dans la réalité.

Cela étant, il y avait deux thèmes essentiels qui engendraient l’animosité anti-juive à l’époque des débats parlementaires de 1924, bien au-delà de la tendance endogame des Juifs : l’idée que les immigrés juifs d’Europe de l’Est étaient inassimilables et qu’ils conserveraient leur culture distincte, et d’autre part, l’idée que beaucoup trop d’entre eux étaient engagés à l’extrême-gauche (voir le troisième chapitre).

Cette idée de l’imprégnation gauchiste des immigrés juifs étaient un thème récurrent dans les publications tant juives que non-juives. The American Hebrew affirmait dans un éditorial : « Nous ne devons pas oublier que les immigrés de Russie et d’Autriche arriveront de pays infestés de bolchevisme et il faudra plus qu’un travail de surface pour en faire de bons citoyens » (in Neuringer, American Jewry and United States Immigration Policy, 1881-1953, p. 165). Le fait qu’on les vît comme « infectés de bolchevisme, non-patriotes, étrangers et inassimilables » provoqua une vague d’antisémitisme dans les années 1920 et contribua à la loi de restriction de l’immigration de cette période. L’étude de Sorin sur les militants gauchistes issus de l’immigration juive montrait que plus de la moitié d’entre eux étaient déjà engagés à l’extrême-gauche en Europe avant d’émigrer, et que chez ceux qui émigrèrent après 1900, leur part s’élevait à 69 %. Les publications juives avertissaient du risque d’antisémitisme accentué par le gauchisme des immigrés juifs et les responsables officiels de la communauté juive firent des « efforts quasi-désespérés (…) pour dépeindre le Juif comme un être à cent pour cent américain ». Ils organisaient par exemple des spectacles patriotiques pendant les jours fériés et ils tâchaient de faire apprendre l’anglais aux immigrés.

Pour saisir le contexte de ces débats sur l’immigration, il faut se souvenir que dans les années 1920, la majorité des membres du Parti Socialiste était immigrée et qu’une part « écrasante » des effectifs du PCUSA consistait en immigrés de fraîche date, dont une part considérable de Juifs (Glazer, The Social Basis of American Communism, p. 38 et 40). Jusqu’en juin 1933, 70 % de membres du PCUSA étaient nés à l’étranger. À Philadelphie en 1929, 90 % des membres du Parti Communiste étaient nés à l’étranger, et 72,2 % du total des membres du PCUSA dans cette ville étaient des enfants d’immigrés juifs qui étaient arrivés aux États-Unis à la fin dix-neuvième siècle et au début du vingtième.

Auteur: Basile

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3 Commentaires sur "Culture de la Critique : L’implication juive dans l’élaboration de la politique migratoire U.S. (5)"

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Rho 2
3 septembre 2019 20 h 16 min

Leavitt avait bien mis le doigt là où ça fait mal : ces enculés de juifs veulent remplacer la population d’origine du pays qui a fait la folie de les accueillir, et effacer sa culture et ses traditions, et traitent de racistes ceux qui s’y opposent, alors qu’eux-mêmes défendent becs et ongles l’intégrité de leur tribu et leurs propres coutumes.
“Fais ce que je dis, ne fais pas ce que je fais, moi seul ai le droit, goyim, car je fais partie du peuple élu.”
Des cafards, oui !

Rho 2
3 septembre 2019 21 h 52 min

Leavitt avait bien appuyé là où ça fait mal en soulignant que les juifs veulent changer la population et la culture du pays qui a commis l’erreur de les accueillir, alors qu’eux-mêmes défendent bec et ongles leur race et leur culture.
Ben oui, mais ce sont les (((élus))), mon pote ! Si tu laisses un youtre rentrer chez toi, tu te retrouves chez lui !

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