Wilbur Smith : Rage – Chapitre XVIII

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Ils se turent un instant. La profondeur de vues de son frère et la force terrible de son engagement frappaient toujours Hendrick de crainte respectueuse.

« Comme tu voudras », finit-il par dire. « Quand veux-tu que ce mariage ait lieu ? »

« À la pleine lune du milieu de l’hiver ». Moses parlait sans hésitation aucune. « Ce sera une semaine avant le début de notre campagne de désobéissance ». Un ange passa à nouveau, puis Moses se leva. « Bon, l’affaire est réglée. Y a-t-il autre chose à discuter avant le repas du soir ? »

« Non, rien », dit Hendrick, se dressant sur son séant. Il allait commander le repas à ses femmes, lorsqu’il se souvint de quelque chose. « Ah ! si, il y a autre chose. La blanche, celle qui était avec toi à Rivonia… Tu vois de qui je parle ? »

Moses opina du chef. « Oui, la Courtney ».

« Oui, celle-là. Elle te transmet un message. Elle veut te revoir. »

« Où est-elle ? »

« Pas loin. Dans un coin qui s’appelle les cavernes de Sundi. Elle t’a laissé un numéro de téléphone. Elle dit que c’est une affaire importante. »

Moses Gamma n’en était pas ravi. « Je lui avais demandé de ne pas me contacter, dit-il. Je l’avais prévenue du danger. »

Il se leva et arpenta la pièce. « Tant qu’elle n’aura pas gagné en discipline et en maîtrise de soi, elle ne sera bonne à rien dans notre lutte. Les blanches sont toujours comme ça : des enfants gâtées qui n’en font qu’à leur tête et qui s’écoutent trop. Il faut la forcer à … » Moses s’arrêta et ouvrit la fenêtre. Quelque chose dans la cour avait attiré son attention. Il tonna : « Wellington ! Raleigh ! Venez ici tout de suite ! »

Quelques instants plus tard, les deux garçons arrivèrent en traînant les pieds jusqu’au salon. Ils se tenaient sur le pas de la porte, l’air penaud.

« Raleigh, qu’est-ce qui t’est arrivé ? » fit Hendrick avec feu.

Les jumeaux avaient quitté leurs fourrures et leurs pagnes et s’étaient remis en tenue ordinaire, mais l’entaille qu’avait Raleigh au front saignait encore sous le garrot de chiffon sale qu’il s’était passé autour du crâne. Il avait des taches de sang sur sa chemise et un œil tuméfié, qui n’y voyait plus.

« Baba, ce n’est pas notre faute ! » fit Wellington en guise d’explication. « On a été piégé par les Zoulous ». Raleigh lança un regard de mépris à son frère jumeau avant de le contredire.

« On avait organisé un combat avec eux. Tout allait bien jusqu’au moment où certains ont pris la fuite et laissé tomber le groupe ». Raleigh montra sa blessure à la tête. « Il y a des lâches, même chez les Xhosas », dit-il en jetant un bref coup d’œil à son frère, qui se tint coi sous l’injure.

« La prochaine fois, soyez plus durs et moins stupides ». Hendrick Tabaka les congédia. Quand ils quittèrent le salon à pas traînants, il se retourna vers Moses.

« Mon frère, tu vois, même chez les enfants… Comment espères-tu changer cela ? »

« L’espoir est chez les enfants », répondit Moses. « Ils sont comme des singes, on peut leur faire faire tout ce qu’on veut. Ceux qui sont difficiles à changer, ce sont les vieux. »

* * *

Tara Courtney gara sa vieille Packard au bord de la route de montagne et contempla quelques instants la ville du Cap qui s’étendait en contrebas. La vent du sud-est fouettait la baie de la Table jusqu’à la faire de crème.

Elle descendit de la voiture, fit quelques pas le long de l’accotement, feignant d’admirer les couleurs des fleurs sauvages qui tapissaient en contre-haut la pente rocailleuse. Au sommet de la pente, la montagne grise, telle une forteresse, se dressait jusqu’aux cieux. Elle s’arrêta et leva les yeux pour la contempler. Les nuages roulaient et cachaient son sommet, donnant l’illusion que le mur de pierre tombait du ciel.

Elle lança derechef un coup d’œil à la route. Elle était vide. Personne ne l’avait suivie. La police ne devait plus d’intéresser à elle. Depuis plusieurs semaines, elle ne la voyait plus collée à ses basques.

Abandonnant son air de touriste, elle revint à la voiture et prit dans le coffre un petit panier de pique-nique et se hâta vers la petite bâtisse bétonnée qui abritait la station de départ du téléphérique. Elle monta les escaliers quatre à quatre, prit un billet aller-retour, juste au moment où le groupe des passagers commençait à affluer dans la cabine rouge, l’employé venant d’ouvrir les portes au bout de la salle d’attente.

Sa secousse donna le signal du départ et l’engin s’éleva rapidement, suspendu au câble argenté. Tandis qu’ils découvraient le panorama de la montagne, de la ville et de l’océan sous leurs pieds, les autres passagers s’exclamaient de joie. Tara les considérait avec attention. Au bout d’une minute ou deux, elle se convainquit qu’aucun d’entre eux n’était un agent en civil du renseignement intérieur ; elle put donc admirer à son aise le magnifique paysage.

La cabine avançait rapidement, filant presque à la verticale le long de la paroi rocheuse. Les intempéries y avaient sculpté des cubes si géométriques qu’on aurait dit les anciennes pierres de taille d’un château de géant. Ils passèrent devant une cordée d’alpinistes qui progressaient pouce par pouce, face à la roche nue. Tara s’imagina à leur place en train de s’agripper à la paroi, le précipice béant sous ses pieds. Le vertige la saisit. Elle dut s’accrocher à la rampe pour rester debout pendant le reste du trajet. Lorsque la cabine s’amarra à la station d’arrivée au bord de la falaise, à près de mille mètres d’altitude, elle fut heureuse de la quitter.

Installée à l’une des tables du restaurant d’altitude qui ressemblait à un chalet alpin, Molly sauta de sa chaise en voyant son amie. Tara se précipita vers elle pour l’embrasser. « Oh Molly, ma très chère Molly ! Comme tu m’as manqué ! » Quelques instants plus tard, elles se déplacèrent dans un coin, vaguement gênées par leurs démonstrations d’affection qui faisaient sourire les autres clients.

« Je n’ai pas envie de rester assise », lui dit Tara. « Je piaffe. Viens, on va faire un tour. J’ai apporté quelques sandwichs et une thermos. »

Elles quittèrent le restaurant et flânèrent sur le chemin au bord de la falaise. En ce milieu de semaine, il n’y avait pas foule de randonneurs. Cent pas plus loin, elles se retrouvèrent seules.

« Parle-moi de mes vieux amis de l’Écharpe noire », ordonna Tara. « Dis-moi tout. Qu’est-ce que tu deviens ? Comment vont Derek et les enfants ? Qui gère ma clinique à l’heure qu’il est ? Tu y est allée récemment, non ? Oh comme tout cela me manque ! Vous me manquez tous ! »

« Holà ! doucement », fit Molly en riant. « Une question à la fois… » Elle fit le compte-rendu des nouvelles. Cela prit du temps, mais tout en bavardant, elle trouvèrent un bon endroit où pique-niquer à l’aise, les jambes au bord du précipice, se servant du thé chaud de la thermos et jetant des miettes de pain aux petits damans pelucheux, sorte de lapins de montagne qui sortaient des crevasses et des anfractuosités des rochers.

Une fois épuisé le stock de nouvelles et ragots, les deux camarades restèrent assises en silence. Ce fut Tara qui le rompit. « Molly, j’attends un nouvel enfant ».

« Ha ! » s’amusa Molly. « Voilà ce qui t’a tant occupé. » Elle jeta un coup d’œil au ventre de Tara.

« Ça ne se voit pas trop. Tu es sûre de ton coup ? »

« Bon sang, Molly ! Je ne suis pas la blanche colombe. Et puis j’en ai eu quatre avant, je te rappelle. Donc oui, j’en suis certaine. »

« Et ce sera pour quand ? »

« Janvier ».

« Shasa sera content, il est gaga des enfants. En fait, c’est bien la seule chose qui fasse battre le cœur de Shasa Courtney, à part l’argent. Tu lui as dit ? »

Tara secoua la tête. « Non, je ne l’ai dit qu’à toi. Je voulais te laisser la primeur. »

« Très flattée. Je ne te souhaite que du bonheur. » Remarquant la mine de Tara, elle se tut pour l’observer plus attentivement.

« Shasa ne sera pas fou de joie, si tu veux mon avis », fit Tara d’une petite voix. « Ce n’est pas le sien ».

« Bonté divine ! Tara, tu as encore… » Elle s’interrompit, pensive. « Je peux te poser une question stupide, ma chère Tara ? Comment sais-tu qu’il n’est pas de Shasa ? »

« Shasa et moi nous n’avons, comment dire, nous n’avons pas fait l’épouse et le mari depuis, euh, un bon bout de temps ».

« Je vois ». Malgré son affection d’amie, Molly ne pouvait pas s’empêcher d’avoir des étoiles dans les yeux. C’était palpitant. « Ma douce amie, moi je dirais que ce n’est pas la mer à boire. En rentrant à la maison, tu lui baisses le pantalon. Les hommes sont stupides et les parties de jambes en l’air ne comptent pas tant pour eux. S’il se met à faire des calculs, tu n’auras qu’à soudoyer le docteur pour qu’il dise que c’est un prématuré. »

« Non, Molly. Écoute-moi. S’il voit le bébé, il saura. »

« Je ne te suis pas. »

« Molly, je porte l’enfant de Moses Gama ».

« Doux Jésus… » murmura Molly.

La force de la réaction de Molly fit comprendre à Tara la dimension du problème où elle s’était empêtrée.

Molly, en bonne militante de gauche, était aussi aveugle aux races que Tara, mais elle était pourtant abasourdie par l’idée qu’une blanche puisse porter l’enfant d’un noir. Dans ce pays, le mélange des sangs était un crime passible de prison, bien que cette punition ne fût rien en comparaison de l’opprobre qu’une telle chose susciterait. Sa responsable vivrait en paria, rejetée de tous.

« Purée… » Molly tempéra son langage. « Oh la la ma pauvre amie ! Dans quel pétrin tu t’es mise. Est-ce que Moses est au courant ? »

« Pas encore, mais je compte le voir bientôt pour lui dire ».

« Il va falloir t’en débarrasser, c’est certain. Je connais une adresse à Lourenço Marques. Un médecin portugais. On lui avait envoyé une fille de l’orphelinat. Ce n’est pas donné, mais il fait du travail propre et net, pas comme les vieilles mégères qui te font ça dans un coin sombre avec une aiguille à tricoter. »

« Molly, comment peux-tu penser ça de moi ? Tu imagines que je vais tuer mon propre bébé ? »

« Tu vas le garder ? » Molly la fixait, bouche bée.

« Bien sûr ».

« Mais ma chère, il va être… »

« Coloré », acheva Tara à sa place. « Oui je sais, sûrement café au lait avec des cheveux noirs et laineux. Je l’aimerais de tout mon cœur, comme j’aime son père. »

« Je ne vois pas comment… »

« C’est pour ça que je suis venue te voir. »

« Je ferai ce que tu voudras. Dis-moi à quoi tu penses. »

« Je veux que tu me trouves un couple de métis. Des gens bien, avec des enfants à eux de préférence, qui pourraient s’occuper de mon bébé en attendant que je puisse m’arranger pour le reprendre. Bien sûr, ils auront tout l’argent nécessaire et même plus… » Sa voix s’éteignit, alors qu’elle lançait des regards implorants à Molly.

Celle-ci réfléchit une minute. « Je crois que je connais un couple. Un instituteur et une institutrice. Ils ont quatre enfants à eux, que des filles. Ils le feront pour moi… Mais Tara, comment vas-tu faire pour cacher ta grossesse ? Cela va bientôt se remarquer. Avec Isabella, tu étais énorme. Shasa ne va peut-être rien voir, il est trop occupé avec ses carnets de chèque, mais ta belle-mère est un vrai tyran, elle ne va pas te rater. »

« J’ai préparé ma couverture. J’ai fait croire à Shasa que j’avais laissé tomber mes activités politiques pour ma passion dévorante de l’archéologie et que j’avais trouvé un poste aux fouilles des cavernes de Sundi, auprès de Marion Hurst, la grande archéologue américaine, tu vois… »

« Oui, j’ai lu deux de ses livres. »

« J’ai dit à Shasa que j’y resterais deux mois, pas plus. Mais une fois là-bas, je pourrai remettre à plus tard la date de mon retour. Centaine s’occupera des enfants. J’ai déjà arrangé le coup. Elle adore ça et puis, après tout, ça ne va pas faire de mal aux mioches. Elle est bien meilleure que moi pour les gronder. Ce seront des petits anges tout polis quand ma très chère belle-mère les aura pris en main. »

« Tu vas leur manquer », fit Molly sur le ton du constat.

Tara opina du chef. « Pour sûr. Ils me manqueront aussi, mais il ne reste que six mois à tirer. »

« Où penses-tu accoucher ? » poursuivit Molly.

« Je ne sais pas. Je ne peux pas aller dans un hôpital d’État ni dans une pouponnière. Bon dieu, tu imagines le foin si je donnais naissance à un petit baluchon marron sur leurs draps blancs pour Blancs, dans leur jolie petite maternité toute proprette ? De toute façon, il reste encore largement assez de temps pour y penser. La première chose à faire est de mettre les voiles à Sundi, loin du mauvais œil de Centaine Courtney-Malcomess. »

« Mais pourquoi Sundi, Tara. Qu’est-ce qui t’a fait choisir cet endroit ? »

« Parce que je veux être près de Moses ».

« C’est si important que ça ? » Molly la dévisageait sans pitié. « Vraiment, tu l’as dans la peau ? Ce n’était pas qu’une petite expérience, une amusette coquine pour savoir ce que ça fait vraiment avec eux ? »

Tara secoua la tête.

« Sûre et certaine ? Moi aussi j’ai eu ce genre de pulsions à l’occasion. Je me dis que c’est naturel d’être curieuse, mais je ne me suis jamais laissée prendre au jeu ».

« Mais je l’aime, Molly. S’il me le demandait, je donnerais ma vie pour lui sans hésiter. »

« Ah ! Ma pauvre amie ! » Des larmes perlaient aux yeux de Molly, qui ouvrit grand ses bras. Au désespoir, elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. Molly murmura : « Il t’est complètement inaccessible, ma chérie. Non, tu ne pourras jamais l’avoir. »

« Mais je pourrais toujours avoir des petits bouts de lui, même un court moment. Ça me suffira bien. »

Auteur: Basile

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3 Commentaires sur "Wilbur Smith : Rage – Chapitre XVIII"

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Rho 2
18 août 2019 10 h 30 min

Je parie que le nègre suprême ne sera pas ravi de la nouvelle…
Mais comme on disait autrefois, nous le saurons au prochain épisode !

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