Wilbur Smith : Rage – Chapitre XV

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Manfred regarda l’avion rouler au sol jusqu’au bout de la piste, puis, ayant fait demi-tour, revenir comme un bolide avant de s’élancer dans les airs, scintillant de bleu et d’argent. Il porta sa main en visière pour voir le Mosquito virer au sud et il sentit à nouveau l’étreinte étrange, quasi-mystique, de cette attache de sang et de destinée qui le reliait à l’homme qui, sous sa verrière en plexiglas, le saluait de la main. Même s’ils s’étaient haïs et combattus, leurs peuples respectifs étaient unis par le même genre d’attache, sans cesser d’être séparés par la religion, la langue et les opinions politiques.

« Vous et moi, nous sommes frères », se dit-il. « Et au-delà de la haine, il y a les impératifs de la survie. Si vous nous rejoignez, d’autres Anglais pourraient suivre ; car ni vous, ni nous, ne pouvons survivre seuls. L’Afrikaner et l’Anglais sont liés au point que si l’un tombe, il emmènera l’autre dans sa chute au fond de l’océan noir. »

* * *

« Garrick doit porter des binocles », dit Tara en versant à nouveau du café dans la tasse de son époux.

« Des binocles ? » Shasa leva les yeux de son journal. « Qu’est-ce que tu entends par là ? »

« Des binocles… des lunettes je veux dire. Je l’ai emmené chez l’opticien pendant que tu étais en déplacement. Il est myope. »

« Mais personne dans la famille n’a jamais porté de lunettes ». Il regarda son fils, au bout de la table du petit-déjeuner. Garrick baissa la tête d’un air coupable. Il ne s’était pas encore rendu compte que cela faisait honte à toute la famille. Il pensait que l’humiliation de devoir porter des lunettes ne concernait personne d’autre que lui.

« Des binocles… » Le mépris de Shasa apparaissait sans fards. « Pendant que tu lui chausses ses binocles, tu pourrais penser à lui visser un bouchon au bout du robinet, qu’il ne mouille plus son lit. »

Sean éclata d’un gros rire et flanqua une bourrade dans les côtes de son frère, acculé à l’auto-défense. « Mais papa, je ne l’ai plus fait depuis Pâques ! » lança-t-il furieux, rouge d’indignation et au bord des larmes.

Sean fit deux cercles avec ses pouces et ses index, derrières lesquels il regarda son frère.

« Il faudra t’appeler Hibou-Draps-mouillés », proposa-il, mais comme toujours, Michael prit la défense de son petit frère.

« Les hiboux sont savants », fit-il remarquer d’un air raisonnable. « Ce n’est pas pour rien que Garry est premier de sa classe ce trimestre. Et toi, Sean quand est-ce que ça t’est arrivé ? » Sean le dévisagea sans pouvoir articuler un mot. Michael avait de ces réparties à fleuret moucheté, mais cuisantes.

« Très bien, messieurs », dit Shasa qui se replongea dans son journal. « Pas d’effusion de sang pendant le petit-déjeuner, je vous prie ». Isabella était restée trop longtemps dans l’ombre des projecteurs. Son père ayant accordé beaucoup trop d’attention à ses frères, elle estimait n’avoir pas reçu sa part. Shasa était rentré tard le soir précédent, longtemps après son coucher, de sorte que la cérémonie traditionnelle de retour à la maison était inachevée. Il l’avait certes embrassée et cajolée, lui avait dit combien elle était jolie, mais un aspect avait été négligé, et bien qu’elle sût qu’il était mal poli de le lui demander, elle s’était contenue trop longtemps.

« M’avez-vous apporté un gadeau ? » fit-elle d’une voix flûtée. Shasa abaissa de nouveau son journal.

« Un gadeau ? Voilà autre chose ! Qu’est-ce que tu appelles un gadeau ? »

« Ne faites pas l’idiot, papa, vous savez bien ce que c’est. » Sa mère la gourmanda : « Bella, tu sais que tu ne dois pas quémander de cadeaux. »

« Si je ne lui dis pas, papa pourrait oublier », répondit Isabella d’un air sérieux, tout en composant un visage d’ange à l’intention de son père.

« Bonté divine ! jeta-t-il. J’avais failli oublier ! » Isabella faisait sautiller de joie son petit derrière couvert de dentelles sur son tabouret.

« Vous l’avez fait ! Vous y avez pensé ! »

« Finis-moi d’abord ce porridge », insista sa mère. La cuillère d’Isabella cliqueta à coups redoublés sur la porcelaine, tandis qu’elle dévorait les derniers restes pour rendre une assiette parfaitement propre.

En troupe, ils quittèrent la salle à manger en direction du bureau de Shasa.

« Je suis la plus préférée. Mon gadeau à moi d’abord ». Isabella fixait les règles de vie en cours de jeu.

« D’accord, plus préférée. Prends la tête de la file, s’il te plaît. » Faisant de son visage un chef d’œuvre de concentration, elle défit les emballages de son cadeau.

« Une poupée ! » couina-t-elle, avant de multiplier les bises sur la petite face de porcelaine blanche. « Elle s’appelle Oleander et je l’aime déjà ». Isabella était propriétaire de la collection de poupées sans doute la plus complète au monde, mais tout ajout était reçu avec ravissement.

Sean et Garry, recevant leurs paquets tout en longueur, éprouvèrent une crainte respectueuse. Ils savaient ce que c’était – ayant plaidé longtemps et éloquemment pour vivre ce moment, mais maintenant qu’ils y étaient, ils hésitaient à toucher leurs cadeaux au cas où ils disparaîtraient dans un nuage de fumée. Michael cacha courageusement sa déception ; il avait espéré un livre, de sorte qu’il sympathisait en secret quand sa mère éclata en sanglots exaspérés : « Oh non, Shasa ! Tu ne leur a pas offert des armes ? » Les trois fusils étaient identiques. C’étaient des Winchester à répétition de calibre 22, assez légers pour que les garçons pussent les tenir en main.

« C’est le plus beau cadeau qu’on m’ait jamais fait ». Sean sortit son arme du carton et caressa sa crosse en noyer.

« Moi aussi ». Garrick n’osait pas encore le toucher. Il se pencha pour ouvrir le paquet posé par terre au milieu du bureau, dévorant du regard l’arme qu’il contenait.

« C’est super papa », dit Michael, qui tenait maladroitement le fusil et arborait un sourire peu convaincant.

« N’emploie pas ce mot, Mickey », décocha Tara. « C’est si américain et si vulgaire ». Mais elle en avait contre Shasa, pas contre Michael.

« Regardez ». Garry touchait son fusil pour la première fois. « Mon nom – il y a mon nom écrit dessus ». Il passa ses doigts sur les inscriptions gravées sur le canon, puis lança à son père le regard transi d’admiration du myope.

« J’aurais préféré que tu leur ramènes tout, sauf des armes », éclata Tara. « Je t’avais demandé de ne pas le faire, Shasa. Je les déteste. »

« Mais, ma chère, il faut bien qu’ils aient des armes s’ils veulent aller en safari avec moi ».

« Un safari ! » exulta Sean. « Quand ? »

« Il est temps de découvrir la savane et les animaux ». Shasa posa son bras autour des épaules de Sean. « On ne peut pas vivre en Afrique sans savoir la différence entre un pangolin et un babouin chacma ».

Garry prit son fusil flambant neuf et se plaça le plus près possible de son père, de façon à ce qu’il lui pose le bras sur les épaules – s’il l’avait souhaité. Mais Shasa s’adressait à Sean.

« Nous irons au Sud-Ouest en juin. Nous prendront des camions de la Mine de H’am et nous roulerons dans le désert jusqu’aux marais d’Okavango. »

« Shasa, je ne sais pas comment tu peux apprendre à tes propres enfants à tuer ces superbes animaux. Je ne comprends vraiment pas », fit Tara d’un ton acerbe.

« La chasse est une affaire d’hommes », reconnut-il. « Tu n’as pas besoin de comprendre – tu n’as même pas besoin de regarder ».

« Et moi, je pourrais venir, papa ? » demanda Garry, hésitant. Son père lui jeta un bref coup d’œil.

« Il faudra bien nettoyer tes lunettes pour voir ce que tu vises ». Puis il se radoucit. « Bien sûr que tu viendras, Garry », puis il s’adressa à Michael, qui se tenait près de sa mère. « Et toi, Mickey ? Es-tu partant ? »

D’un regard, Michael présenta une excuse à sa mère, puis répondit d’une voix douce : « Oui, merci papa. Ce sera amusant. »

« Ton enthousiasme est touchant », grogna Shasa, avant de conclure : « Fort bien, messieurs. Et maintenant, tous les fusils vont dans l’armurerie. Que personne ne les touche sans ma permission et ma présence. Nous ferons notre premier entraînement ce soir, quand je reviendrai à la maison. »

Shasa, ayant pris soin de rentrer à Weltevreden deux heures avant le coucher du soleil, emmena les garçons dans le champ de tir qu’il avait aménagé à l’écart, pour éprouver ses propres fusils de chasse. Il était derrière les vignes et assez éloigné des écuries et des étables pour ne pas déranger les chevaux et les bêtes à cornes.

Sean, ayant la coordination d’un athlète-né, était naturellement bon tireur. Le fusil léger lui apparut tout de suite comme un prolongement de son corps et il maîtrisa en l’espace de quelques minutes l’art de contrôler sa respiration et de laisser partir le coup sans effort. Michael était presque aussi bon, mais il n’était pas vraiment à ce qu’il faisait et se déconcentra rapidement.

Quant à Garry, il essayait tant de bien faire qu’il en tremblait, le visage déformé par l’effort. Les lunettes à monture d’écailles que Tara avait ramenées de chez l’opticien ce matin-là lui glissaient du nez et se couvraient de buée quand il visait, de sorte qu’il dut tirer dix fois avant de frapper une cible.

« Pas besoin d’appuyer si fort sur la queue de détente, Garry », fit Shasa, résigné. « La balle ne partira pas plus vite ou plus loin, crois-moi ». Il faisait presque nuit quand ils rentrèrent tous les quatre à la maison. Shasa les conduisit à l’armurerie au sous-sol et leur montra comment nettoyer leurs armes avant de les ranger.

« Sean et Mickey sont prêts à aller tirer le pigeon », annonça Shasa, tandis que la petite troupe montait les étages pour se changer avant le dîner. « Garry, il te faudra un peu plus d’entraînement, un pigeon a plus de chance de mourir de vieillesse que sous une de tes balles ».

Sean s’écria en riant : « Tue-les de vieillesse, Garry ! »

Michael ne communiait pas dans l’alacrité. Il imaginait l’un de ces charmants pigeons des rochers bleus et roses qui nichaient sous une corniche près de la fenêtre de sa chambre ; il le voyait mourir en perdant ses plumes, dégoulinant de sang rubis tandis qu’il battait encore des ailes alors qu’il tombait à terre. Cette vision provoqua en lui un malaise physique, mais il savait que son père n’attendait pas autre chose de lui.

Ce soir-là, comme d’habitude, les enfants vinrent l’un après l’autre dire bonne nuit à Shasa, tandis qu’il nouait son nœud papillon. Isabella arriva la première.

« Je ne vais pas fermer l’œil tant que vous n’êtes pas rentré, papa », l’avertit-elle. « Je serai allongée dans le noir, mais je ne dormirai pas ».

Sean fut le suivant. « Vous êtes le meilleur papa du monde », dit-il en lui serrant la main. Les bisous, c’était pour les mauviettes.

« Tu auras l’obligeance de me le certifier pas écrit ? » répondit son père d’un air solennel.

Répondre aux questions de Michael était plus ardu. « Papa, est-ce que les animaux et les oiseaux ont très mal quand on leur tire dessus ? »

« Non, pas si tu apprends à viser juste », fit son père, rassurant. « Mais tu as trop d’imagination, Mickey. Tu ne pourras pas avancer dans la vie si tu te soucies en permanence des animaux et des autres gens. »

« Pourquoi donc, papa ? » demanda-t-il d’une voix douce. Shasa jeta un coup d’œil à sa montre pour cacher son exaspération.

« Nous devons être à Kelvin Grove à huit heures. Ça ne t’embête pas si on remet cette conversation à plus tard, Mickey ? »

Garrick arriva le dernier. Il attendait timidement devant la porte du dressing de Shasa, mais sa voix tranchait par son ton plein de détermination : « Je vais apprendre à devenir un tireur accompli, comme Sean. Un jour, vous serez fier de moi, papa. Je vous le promets. » Garrick quitta l’aile réservée à ses parents et traversa la pouponnière. Sa grand-mère l’arrêta devant la porte d’Isabella. « Isabella dort déjà, M. Garry ».

Dans la chambre de Michael, ils discutèrent du safari à venir, mais l’esprit de Mickey revenait sans cesse au livre qu’il avait dans les mains, ce qui fit que Sean, après quelques minutes, le laissa là.

Garrick jeta un œil prudent dans l’embrasure de la porte de la chambre de Sean, prêt à prendre la fuite au cas où son grand frère aurait montré quelque signe de taquinerie. L’une des marques d’affection préférées de Sean s’appelait la « châtaigne » et consistait en une pression particulière sur la cage thoracique proéminente de son petit frère.

Mais Sean était allongé de travers sur son lit, les pieds contre le mur et sa tête touchant presque le sol, une bande dessinée de Superman tendue à bout de bras devant ses yeux.

« Bonne nuit, Sean ».

« Shazam ! » répondit-il sans baisser sa bande dessinée.

Garrick fit retraite dans sa chambre et referma la porte. Il se mit devant son miroir pour voir l’allure de sa nouvelle paire de lunettes à montures en écailles.

« Je les déteste », soupira-t-il avec amertume. Quand il les retira, elles laissèrent des marques rouges sur l’arête de son nez. Puis il s’agenouilla, retira la plinthe sous l’armoire encastrée dans le mur et passa la main dans la niche secrète. Personne, pas même Sean, n’avait découvert sa cachette.

Il en retira précautionneusement le précieux paquet. Il ui avait coûté huit semaines d’argent de poche, mais valait chaque penny accumulé. Il était arrivé dans une enveloppe toute simple, accompagné d’une lettre de M. Charles Atlas en personne. Elle commençait par « Cher Garrick ». Il avait été subjugué par le fait que ce grand homme se fût abaissé à lui écrire.

Il posa le cours sur son lit et se mit en pantalon de pyjama pour réviser ses leçons. « Tension dynamique », murmura-t-il avant de prendre position devant la glace. Entamant la série d’exercices, il s’encourageait en se répétant doucement à lui-même : « Chaque jour un peu plus, chaque jour je m’améliore ». Quand il eut fini, il suait abondamment, mais gonfla son biceps droit et l’étudia attentivement dans le miroir.

« Il est plus gros ». Il voulut mettre de côté ses doutes en donnant un petit coup sur la petite bosse de muscles qui émergeait de son biceps tendu : « il l’est vraiment ! »

Il rangea le cours dans le réduit caché et replaça la plinthe. Puis il prit l’imperméable sur son cintre et l’étendit sur les lattes du parquet.

Garrick avait lu avec admiration la façon dont Frederick Selous, le fameux chasseur africain, s’était endurci étant enfant en dormant sans couverture sur le dur en plein hiver. Il éteignit la lumière et s’étendit sur l’imperméable. Ça allait être une longue nuit d’inconfort, il le savait d’expérience. Le parquet était déjà dur comme de l’acier, mais l’imperméable empêcherait Sean de détecter le moindre débordement nocturne lors de son inspection matinale et Garrick était persuadé que son asthme s’arrangeait depuis qu’il avait cessé de dormir sur un matelas mou et sous un chaud édredon.

« Chaque jour, je m’améliore », murmura-t-il en serrant bien ses paupières, déterminé à oublier le froid et la dureté du sol. « Et un jour papa aussi fier de moi que de Sean ».

* * *

« Je trouve que ton discours de ce soir était vraiment très bon, même comparé aux anciens », lui dit Tara, à la grande surprise de Shasa. Elle ne lui avait pas fait de compliment depuis longtemps.

« Merci, ma chère ».

« J’ai parfois tendance à oublier combien tu es doué » poursuivit-elle. « C’est qu’avec toi, tout a l’air facile et naturel ». Il était si ému qu’il aurait voulu tendre la main pour la caresser, mais elle se penchait de l’autre côté et l’habitacle Hooper de la Rolls, trop large, la rendait hors d’atteinte.

« Je dois dire que tu était ravissante, ce soir », répondit-il. Son compliment était de valeur équivalente, mais comme il s’y attendait, elle l’écarta d’une grimace.

« Vas-tu vraiment emmener les enfants au safari ? »

« Ma chère, il faut qu’ils s’éveillent à la vie. Sean va adorer, mais pour Mickey, je n’en suis pas trop sûr », répondit-il, non sans qu’elle remarquât qu’il n’avait pas nommé Garrick.

« Eh bien, si tu insistes, moi dans ce cas, je vais profiter de l’absence des garçons. On m’a invitée à participer aux fouilles archéologiques des grottes de Sundi.

« Une débutante comme toi ? » s’étonna-t-il. « C’est un site important, pourquoi t’invitent-ils ? »

« Parce que je leur ai proposé une participation de deux cents livres au creusement du chantier de fouilles, voilà la raison ».

« Je vois. Du chantage en bonne et due forme ». Il se fendit d’un petit rire sardonique, comprenant enfin la raison du compliment qu’elle lui avait fait.

« D’accord, marché conclu. Je te ferai un chèque demain. Pendant combien de temps vas-tu rester là-bas ? »

« Je ne suis pas sûre ». Elle pensait : autant de temps que je pourrais être auprès de Moses Gama. Le site archéologique des grottes de Sundi n’était qu’à une heure de route de leur maison de Rivoria. Sous son manteau de vision, elle toucha son ventre. Cela se verrait bientôt – elle devait trouver des prétextes pour se tenir à l’écart des yeux de la famille. Son père et Shasa ne remarqueraient rien, c’était certain, mais Centaine de Thiry Courtney-Malcomess avait des yeux de faucon.

« J’imagine que ma mère voudra bien garder Isabella pendant que tu es de sortie », fit Shasa. Tandis qu’elle opinait du chef, son cœur chantait. Moses, je reviens à toi – tous les deux, nous revenons à toi, mon chéri.

Auteur: Basile

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1 Commentaire sur "Wilbur Smith : Rage – Chapitre XV"

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Rho 2
29 juillet 2019 0 h 42 min

Il faudra qu’il leur apprenne le tir sur cible mobile avec la coopération de cette pute et de son négro…

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