Culture de la Critique, Chapitre 2 : L’école boasienne d’anthropologie (Conclusion)

[Note de Blanche : Des circonstances imprévues et indépendantes de notre volonté ont empêché la publication de Culture de la Critique au cours de ces dernières semaines. Elle reprend désormais, et nous l’espérons devrait se poursuivre régulièrement.]

Lerner décrit correctement l’idéologie nazie en la présentant comme une idéologie basée sur l’imperméabilité d’un groupe, « sur la croyance que le monde […] peut être divisé de façon très nette en deux principaux groupes : un premier groupe, dont les membres ont le meilleur patrimoine génétique de l’humanité, et un second, comprenant tous ceux ayant hérité des pires gènes de l’humanité. Il ne peut y avoir de transfert d’un groupe à l’autre, car ils sont séparés par le sang et les gènes »1. De façon similaire, Lewontin, dans sa préface du livre de Lerner, affirme que « toute force qui maintient le nationalisme en vie […] doit, en bout de ligne, permettre d’affirmer le caractère immuable de l’identité sociale (…] exploiteurs et exploités partagent la conscience d’un héritage culturel et biologique qui définit de manière permanente les limites du groupe auquel ils appartiennent, et qui transcende le développement historique de l’être humain »2.

Lerner et Lewontin condamnent la sociobiologie parce qu’ils supposent que la sociobiologie puisse être utilisée pour justifier un tel résultat. Toutefois, la théorie évolutionnaire des processus de l’identité sociale développés dans SAID3 en tant que base théorique de l’antisémitisme implique justement le contraire ; bien que les êtres humains semblent être biologiquement prédisposés aux conflits entre groupes ethniques, il n’y a aucune raison de supposer que l’appartenance à un groupe ou la perméabilité d’un groupe elle-même soit déterminée par la génétique ; cela dit, il n’y a aucune raison de croire qu’il existe un quelconque impératif génétique voulant que la société doive être divisée en groupes imperméables et, en effet, les sociétés occidentales typiques n’ont jamais été structurées de cette manière. La recherche en identité sociale indique que l’hostilité à l’égard des autres groupes se produit même au sein de groupes hétérogènes, ou encore en l’absence de compétition entre les groupes. La caractéristique toute particulière du judaïsme est qu’il a constamment érigé des barrières entre les Juifs et le reste de la société dans laquelle ceux-ci vivaient. Par contre, bien qu’il soit raisonnable de supposer que les Juifs sont génétiquement plus enclins à l’ethnocentrisme que les peuples occidentaux4 5, l’érection de barrières culturelles entre Juifs et Gentils est un aspect critique du judaïsme en tant que culture.

De plus, il faut souligner que ni Lerner, ni Levontin n’émettent de réflexions sur l’ampleur du phénomène de création de groupes imperméables qui s’observe pourtant chez les Juifs eux-mêmes, et dans le cadre duquel le sang et l’hérédité sont d’importance capitale, et où il existe des hiérarchies de pureté raciale, et où l’assimilation génétique et culturelle sont vues comme un anathème6. Le judaïsme, en tant que stratégie évolutionnaire de groupe, a mené à des sociétés déchirées par des conflits internes entre groupes imperméables et en compétition les uns avec les autres7. Néanmoins, les pratiques culturelles juives sont au moins une condition nécessaire à l’imperméabilité de groupe, qui est d’une si grande importance pour le judaïsme en tant que stratégie évolutionnaire de groupe. Ainsi, lorsque Lewontin et Lerner affirment, en voulant combattre l’antisémitisme, que l’identité ethnique et la perméabilité des groupes ne sont pas déterminées génétiquement, cela relève de l’ironie.

L’on a de bonnes raisons de croire que la perméabilité de groupe n’est pas déterminée par la génétique, et les éléments allant dans le sens de cette hypothèse, analysés dans PTSDA, indiquent que les Juifs en sont tout à fait conscients, et ce au moins depuis que le judaïsme existe en tant que stratégie évolutionnaire de groupe. En certaines occasions, les différents groupes Juifs ont tenté de créer une illusion de perméabilité au sein de leurs propres groupes dans le but d’atténuer l’antisémitisme8. Bien que les Juifs soient sans doute génétiquement prédisposés à former un groupe ethnique imperméable et à résister à l’assimilation génétique et culturelle, l’on pourrait difficilement supposer que cela est déterminé par la génétique. En effet, les faits analysés dans PTSDA9 montrent l’importance de plusieurs facteurs culturels et environnementaux dans le succès du judaïsme en tant que stratégie évolutionnaire de groupe relativement imperméable : haut niveau de socialisation en ce qui concerne l’identité juive et l’allégeance au groupe, grande variété de mécanismes de différenciation par rapport aux autres groupes (style vestimentaire, langue, coiffure, etc.), et l’invention culturelle des classes sacerdotale et lévitique. De plus, l’élimination de l’intense séparatisme culturel, qui fut caractéristique du judaïsme dans les sociétés traditionnelles, s’est matérialisée en un lent déclin de la diaspora juive. Conséquemment, les groupes juifs vivant au sein des sociétés occidentales devaient souvent redoubler d’effort afin de prévenir les mariages mixtes et de développer une plus forte conscience juive et un plus fort niveau d’implication des Juifs au sein de leur groupe. Ces tentatives de rétablissement des bases culturelles pour soutenir l’identité juive et assurer la non-assimilation de ce groupe suggère que le retour aux préceptes et aux rituels religieux du judaïsme pourrait être la seule façon, pour les Juifs, de résister aux pressions assimilationnistes des sociétés occidentales contemporaines10.

Conclusion

L’une des principales idées développées dans ce chapitre est que le scepticisme scientifique et ce que l’on pourrait appeler l(« obscurantisme scientifique » se sont révélé des outils fort utiles dans le combat de théories scientifiques dont les conclusions peuvent s’avérer embarrassantes pour certains.

Ainsi, le fait que les boasiens exigent les plus hauts standards de rigueur scientifique en ce qui concerne les généralisations sur la culture et la détermination du rôle des variations génétiques dans le développement des différences individuelles coïncide avec l’adoption d’une « anti-théorie » de la culture qui était fondamentalement opposée aux tentatives de développement d’un système de classification et de généralisations. Similairement, la perspective théorique dynamique-contextualiste, bien qu’elle rejette la génétique comportementale et la théorie évolutionnaire du développement humain du fait de leur incapacité à respecter les standards de démonstration scientifique, a proposé une théorie du développement selon laquelle la relation entre les gènes et l’environnement représente un ensemble extrêmement complexe, et au demeurant impossible à analyser. Par ailleurs, l’un des principaux thèmes du chapitre 5 est que le scepticisme radical de l’École de Francfort de Recherche en Sciences Sociales a été utilisé, de façon consciente, dans le but de déconstruire les théories universalistes et assimilationnistes de la société, qui voient l’homogénéité de celle-ci comme une condition nécessaire à son fonctionnement harmonieux.

Le scepticisme scientifique, en ce qui concerne les questions politiquement sensibles, a également représenté une tendance majeure dans les écrits de S.J. Gould11 12. Carl Degler13, en parlant de Gould, a déclaré qu’« un opposant à la sociobiologie comme Gould insiste en effet sur l’interaction [entre biologie et environnement], mais, parallèlement, évite soigneusement d’analyser individuellement les éléments constitutifs de cette interaction. » Jensen14 a déclaré, au sujet des travaux de Gould sur la mesure de l’intelligence, « Je crois qu’il a brillamment réussi à obscurcir toutes les questions majeures qui retiennent l’attention des scientifiques de notre époque. » Ce type de travail intellectuel vise en effet à empêcher le développement de théories générales du comportement humain dans lesquelles la variation génétique joue un rôle pouvant être clairement isolé et analysé, indépendamment des autres facteurs.

Nous avons également vu comment R. C. Lewontin a établi un parallèle entre les théories du développement comportemental et l’idéologie politique marxiste. Comme le font également Lerner et Gould, Lewontin promeut des théories qui soutiennent que la nature est faite d’interactions extrêmement complexes entre organisme et environnement. Lewontin rejette les méthodes scientifiques dites réductionnistes, telles que la génétique comportementale quantitative ou l’utilisation de l’analyse de la variance, car elles simplifient inévitablement, et de manière excessive, la réalité du fait de leur usage des valeurs moyennes15.

Il en résulte alors un hyper-purisme qui ne peut être satisfait que par des certitudes absolues et par des méthodologies, épistémologies et ontologies absolument correctes. En psychologie du développement, un tel programme conduirait, ultimement, au rejet de toutes les généralisations, incluant celles relatives aux effets moyens de l’environnement. Puisque chaque individu porte en lui un ensemble de gènes unique et qu’il se développe constamment dans un environnement en perpétuel changement, Dieu lui-même aurait probablement du mal à fournir une explication déterministe du développement individuel, et, même s’Il y parvenait, une telle explication devrait nécessairement, à l’instar de la théorie Boasienne de la culture, être projetée loin dans le futur.

En adoptant cette philosophie de la science, Lewontin a pu discréditer les tentatives de développement, par les scientifiques, de théories et de généralisations et ainsi, au nom de la rigueur scientifique, éliminer la possibilité de toute conclusion scientifique politiquement inacceptable. Segerstrale souligne que, tout en utilisant cette théorie comme une arme contre la perspective biologique en sciences sociales, la propre recherche empirique de Lewontin en biologie des populations est solidement ancrée dans la tradition réductionniste.

La critique de l’adaptationnisme formulée par Gould et Lewontin16 peut également être vue comme un exemple du scepticisme qui caractérise l’activité intellectuelle juive. En reconnaissant la réalité des adaptations, l’argument problématise en effet le statut de toute adaptation putative. Gould17 passe donc de la possibilité que toute adaptation putative puisse n’être qu’un « écoinçon » qui, comme la forme architecturale du même nom, est le résultat de contraintes structurelles imposées par des adaptations réelles, à la suggestion remarquable selon laquelle l’esprit humain peut être vu comme un ensemble d’écoinçons non fonctionnels. Tel que mentionné plus haut, l’objectif plus global de Gould est de convaincre son audience que le cerveau humain n’a pas évolué afin d’être en mesure de résoudre les problèmes d’adaptation – un point de vue que l’anthropologue Vincent Sarich18 a nommé « créationnisme comportemental ». (Pour les points de vue courants sur l’adaptationnisme, se référer à Boyd et Richerson19, Dennett20, Hull21, Williams22.) En effet, la fascination exercée par la rhétorique boiteuse des « écoinçons » de Gould et Lewontin a mené à la production d’un grand nombre d’essais visant à analyser le style d’écriture de cet essai 23 24 25.

Le scepticisme scientifique est une approche puissante, puisque l’une des principales caractéristiques de la science est l’ouverture à la critique, tout comme la nécessité de fournir des arguments suffisamment étayés. Comme le souligne E. O. Wilson26, « en adoptant un critère très restrictif pour déterminer les travaux qui peuvent être publiés, Lewontin a pu se concentrer sur la poursuite de ses objectifs politiques sans être embarrassé par la science. Il a adopté le point de vue relativiste en vertu duquel la vérité acceptée, basée sur des faits indiscutables, n’est rien de plus que le reflet de l’idéologie dominante et du pouvoir politique. » Des thèmes et des motivations similaires sont ce qui caractérise l’École de Francfort et le postmodernisme, discutés au chapitre 5.

Néanmoins, Lewontin27, présente ses travaux imprégnés d’idéologie comme étant le résultat de son souci de rigueur scientifique : « Nous exigeons des preuves et des arguments qui soient à la fois formels et exempts de références à des données empiriques […] ; la logique de l’inférence statistique ; le pouvoir de la répétabilité des expériences ; la distinction entre les observations et les hypothèses de causalité. » Il en résulte ainsi un scepticisme permanent ; par exemple, toutes les théories sur les origines de la division sexuelle du travail y sont considérés « spéculatives »28.

De façon similaire, Gould rejette toutes les explications basées sur des données empiriques dans le domaine de la mesure de l’intelligence, mais ne propose aucune alternative. Comme le souligne Jensen29, « Gould ne propose aucune idée alternative à toutes ces observations pourtant bien établies. Son dessein, dans cette discipline, semble totalement nihiliste. » Similairement, Buss et al.30 note qu’alors que la perspective adaptationniste en psychologie a mené à un grand nombre de prédictions théoriques et d’études empiriques la confirmant, le concept des écoinçons et des « exaptations » (un terme utilisé par Gould dans divers sens, mais le plus souvent pour référer aux mécanismes qui présentent de nouvelles fonctions biologiques, différentes de celles qui ont causé la sélection initiale dudit mécanisme) n’a engendré ni prédiction théorique, ni étude empirique. Ici encore, il semble que ses objectifs se résument à ce que l’on pourrait appeler l’anti-science nihiliste.

À l’instar de Boas, Lewontin soumet la recherche biologique sur les êtres humains à des standards extrêmement rigoureux, tout en étant remarquablement laxiste en ce qui concerne les standards à respecter lorsqu’il s’agit de prouver que la biologie n’a que très peu d’influence [ndt : sur le comportement humain et les différences individuelles]. Ainsi, par exemple, Lewontin prétend que « pratiquement toute la biologie du genre est de la mauvaise science »31, mais affirme une page plus loin que l’une des vérités indiscutables de ce monde est que « l’être humain est la synthèse d’un grand nombre de causes, chacune n’ayant qu’une petite influence. » Lewontin a par ailleurs déclaré, sans présenter le moindre argument ou la moindre référence, que « personne n’a jamais découvert de corrélation entre les capacités cognitives et la taille du cerveau » (p.34). Pourtant, il existe, à l’heure actuelle, au moins 26 études publiées basées sur 39 échantillons indépendants qui montrent une corrélation d’environ 0,2 entre la circonférence de la tête et le QI32; il existe également au moins 6 études publiées qui montrent une corrélation d’environ 0.4 entre la taille du cerveau et le QI et qui utilisent la technique plus précise de l’imagerie par résonance magnétique pour balayer directement le cerveau33 34 35 36 37 38. Au vu du nombre d’études réalisées, il est à tout le moins trompeur de tenir de tels propos, bien que Lewontin39 ferait sans doute valoir qu’aucune de ces études ne présente un niveau acceptable de démonstration scientifique.

Franz Boas en serait fier.

1. Lerner 1992, 17.

2. Lerner 1992, viii.

3. SAID, Chapitre 1.

4. PTSDA, Chapitre 8.

5. SAID, Chapitre 1.

6. PTSDA, PASSIM.

7. SAID, Chapitres 2-5.

8. SAID, Chapitre 6.

9. PTSDA, Chapitres 7-8.

10. SAID, Chapitre 9.

11. Gould 1987 PASSIM.

12. Gould 1993 13.

13. Degler 1991, 322.

14. Jensen 1982, 124.

15. Sergerstrale 1986.

16. Gould et Lewontin 1979.

17. Gould 1994a.

18. Sarich 1995.

19. Boyd et Richerson 1985, 282.

20. Dennett 1995.

21. Hull 1988, 424-426.

22. Williams 1985.

23. Selzer 1993.

24. Fahnestock 1993.

25. Carroll 1995, 449ff (commentaires de Joseph Carroll sur la nature trompeuse de la rhétorique de Gould).

26. Wilson 1994, 345.

27. Lewontin 1994a, 34.

28. Lewontin 1994a, 34.

29. Jensen 1982, 131.

30. Buss et al. 1998.

31. Lewontin 1994a, 34.

32. Wickett et al. 1994.

33. Andreasen et al. 1993.

34. Egan et al. 1994.

35. Harvey et al. 1994.

36. Raz et al. 1993.

37. Wickett et al. 1994.

38. Willerman et al. 1991.

39. Lewontin 1994b.

Auteur: Lothar

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