Culture de la Critique, Chapitre 2: L’école boasienne d’anthropologie (Septième partie)

On peut retrouver ici l’index de la traduction.


Chapitre II – L’école boasienne d’anthropologie et le déclin du darwinisme en sciences sociales (septième partie)

Lerner consacre l’essentiel de son livre à démontrer que le contextualisme dynamique, en raison de l’emphase qu’il met sur la plasticité, apporte une perspective politiquement correcte sur les différences raciales et sexuelles, tout en entretenant l’espoir de la fin de l’antisémitisme.

Cette tentative à la fois messianique et rédemptionniste de développement d’une théorie universelle au sein de laquelle l’importance des différences entre Juifs et Gentils est minimisée est une caractéristique commune aux différents mouvements dont la composante juive est prépondérante, incluant les théories politiques radicales et la psychanalyse (se référer aux chapitres 3 et 4).

Le thème commun est que ces idéologies ont régulièrement été promues par des individus qui, à l’instar de Lerner, oeuvrent en toute conscience en faveur des intérêts juifs (on peut également citer la tendance de Gould à chercher à obtenir le monopole de la morale.)

Toutefois, les idéologies sont promues en raison de leur promesse universaliste de mener l’humanité à un niveau de moralité supérieur – un niveau de moralité dans lequel l’identité juive demeurerait, alors que l’antisémitisme en disparaîtrait.

Présenté de cette manière, le contextualisme dynamique peut être vu comme figurant parmi les nombreuses tentatives de réconciliation du judaïsme et du monde moderne dans la période ayant suivi celle des Lumières.

Il ne fait aucun doute que Lerner croit fermement en l’impératif moral du point de vue qu’il défend, mais sa croisade morale l’a mené bien au-delà de la science dans ses tentatives de discrédit des théories biologiques, qui s’inscrivaient dans son combat contre l’antisémitisme.

Lerner a co-écrit un article dans le journal Human Development1, qui dirige son combat contre l’influence de la pensée biologique dans la recherche en développement humain. Mon ouvrage intitulé Sociobiological Perspectives on Human Development2, y est cité comme principal exemple d’approche évolutionnaire dérivée des travaux de E. O. Wilson et de point de vue qui a « gagné un certain soutien et qui a été mis en pratique »3.

Afin de montrer de quelle façon ce point de vue est partagé et a été mis en pratique, Lerner et von Eye citent les travaux de J. Philippe Rushton sur les différences raciales en termes de style reproductif selon le modèle évolutif r/K. Cela semble sous-entendre que mon ouvrage aurait servi de base aux travaux de Rushton. Cela est inexact, puisque (1) mon ouvrage ne fait pas mention des différences liées à l’intelligence ou à tout autre phénotype entre négroïdes et caucasoïdes, et (2) il a été publié après que Rushton ait publié ses travaux sur l’explication des différences raciales par le modèle évolutif r/K *

Toutefois, l’association de mon ouvrage aux travaux de Rushton est une manière très efficace de générer une perception négative de mon ouvrage, notamment du fait du statut de persona non grata de Rushton, qui est un théoricien des différences raciales4.

La section suivante de l’article de Lerner et von Eye est intitulée Genetic Determinism as Sociobiology’s Key to Interdisciplinary Integration. Cette juxtaposition de concepts implique, implicitement, que les auteurs cités dans mon ouvrage acceptent le déterminisme génétique et, en effet, à la fin de cette section, Lerner et von Eye font l’amalgame entre mon ouvrage et les travaux de nombreux autres auteurs du domaine de la sociobiologie dont on dit qu’ils croient que le destin est déterminé par l’anatomie, que les influences environnementales ne sont que fiction, et que « le monde social n’interagit pas avec le génome humain »5.

Les universitaires défendant la perspective évolutionnaire en ce qui concerne les comportements humains ou la génétique comportementale ont été très souvent catalogués comme déterministes génétiques dans cette littérature fortement politisée.

De telles accusations sont caractéristiques de la rhétorique gouldienne et représentent l’un des thèmes principaux de l’ouvrage ouvertement politique de Lewontin et al.6 intitulé Not in Our Genes. Je doute fortement qu’un seul des auteurs évoqueés dans cette section de l’article de Lerner et von Eye puisse être réellement présenté comme un déterministe génétique7.

En effet, Degler8 résume bien la pensée évolutionnaire moderne en sciences sociales comme étant caractérisée par « une reconnaissance totale du pouvoir et de l’influence de l’environnement sur la culture ». Toutefois, je tiens à mentionner qu’il s’agit d’une représentation complètement fausse de mes écrits et que l’on peut difficilement penser que Lerner n’en était pas conscient.

Deux de mes contributions à mon ouvrage traitent directement des influences culturelles et environnementales sur le comportement et la sous-détermination du comportement par les gènes. Plus particulièrement, ma perspective théorique, tel que décrite au chapitre 19, reconnaît clairement l’importance de la plasticité du développement et celle des influences contextuelles sur le développement humain.

Et dans ces deux sections de mon article, je cite les travaux de Richard Lerner. Toutefois, Lerner et von Eye prennent soin d’éviter de décrire en détails ce que j’ai écrit. Leur stratégie est plutôt celle de l’insinuation et de la culpabilité par association ; ils s’y prennent, notamment, en plaçant mon ouvrage à la fin d’une section consacrée à des auteurs qui sont supposément des déterministes génétiques. Malheureusement, de telles insinuations sont chose courante dans les attaques dirigées contre les perspectives évolutionnaires dans l’étude du comportement humain.

L’idée ici est que l’on a toutes les raisons de croire que le combat contre l’antisémitisme représente l’une des motivations principales de ces attaques.

Lerner débute sa préface de Final Solutions : Biology, Prejudice and Genocide avec un portrait émotionnellement chargé de son enfance, marquée notamment par de nombreuses histoires d’atrocités nazies. « En tant que jeune garçon juif ayant grandi à Brooklyn à la fin des années 1940 et au début des années 1950, je ne pouvais m’échapper de Hitler. Lui, les nazis, la Gestapo et Auschwitz étaient partout »10.

Lerner reprend une conversation qu’il avait eue avec sa grand-mère, dans laquelle est évoqué le destin de certains membres de sa famille s’étant retrouvés sous la coupe des nazis. Il lui demande pourquoi les nazis détestent les Juifs, et sa grand-mère lui répond en disant simplement « parce que. » Lerner dit qu’ « au fil du temps, depuis cet après-midi à l’appartement de ma grand-mère, j’ai réalisé – et ce toujours plus au fil des années – à quel point j’ai été influencé par ces enseignements au sujet du génocide nazi. Je réalise maintenant l’essentiel de ma vie a été façonné par mes tentatives d’y trouver une explication plus complète que ce « parce que » »11.

Lerner affirme qu’il a choisi d’étudier la psychologie développementale parce que la question de l’inné et de l’acquis est primordiale dans ce domaine et, par conséquent, l’est aussi dans le combat contre l’antisémitisme. Il apparaît donc que Lerner a fait son choix de carrière dans le but de promouvoir les intérêts juifs en sciences sociales. Dans la préface, Lerner cite, en tant qu’influences intellectuelles, pratiquement toute la liste des principaux psychologues du développement et anti-sociobiologistes précédemment mentionnés et majoritairement juifs, tels que Gottleib, Gould, Kamin, Lewontin, Rose, Schneirla (qui n’était pas juif), et Tobach.

Conformément à une pratique courante chez les historiens juifs12, Lerner dédie le livre à sa famille, « à tous les membres de ma famille… vos vies ne seront pas oubliées »13. Il n’y a clairement, dans ce livre, aucune prétention à l’édification d’une théorie du développement comportemental par le biais d’une démarche scientifique désintéressée, ou encore à la mise en évidence du caractère ethnique du conflit social [ndt : qui oppose les Juifs aux Gentils].

Le message principal contenu dans le livre de Lerner est qu’il existe un possible lien de causalité entre le darwinisme et l’idéologie du déterminisme génétique, la légitimation du statu quo en tant qu’impératif biologique, la perception négative de ceux qui ont un génotype « inférieur », l’eugénisme et la destruction de ceux qui ont de moins bons gènes. Ce scénario est réputé avoir été mis en pratique en plusieurs occasions au cours de l’Histoire, notamment dans le cas du massacre des peuples autochtones d’Amérique, du génocide des Arméniens par les Ottomans, et de l’Holocauste.

Rien n’indique toutefois qu’une idéologie basée sur le déterminisme génétique soit une condition nécessaire à un génocide, puisque de nombreux génocides se sont produits sans la moindre influence du darwinisme. L’un des exemples les plus probants est sans doute l’annihilation des Amorites et des Madianites par les Israélites, tel que relaté dans le Tanakh14. Cet exemple, ainsi que d’autres, sont ignorés par Lerner. Il convient également de noter qu’il n’a jamais été établi que les Turcs ottomans partageaient les vues du darwinisme ou qu’ils aient mêmes eu ne serait-ce que leurs propres conceptions de la détermination génétique du comportement.

L’objectif de Lerner est de discréditer la pensée évolutionnaire en raison de son association au nazisme.

Le raisonnement est le suivant15 : Bien que Lerner reconnaisse que les déterministes génétiques ne soient pas forcément « racistes » et qu’ils puissent même être politiquement « éclairés », il affirme que le déterminisme génétique est une idéologie qui peut être utilisée par les racistes pour rendre leur discours plus scientifique : « La doctrine du déterminisme biologique est parfaitement compatible avec un tel mouvement politique [ndt : le national-socialisme] »16.

La sociobiologie, en tant que forme la plus récente de justification scientifique du déterminisme génétique, doit être intellectuellement discréditée : « Les sociobiologistes contemporains ne sont certainement pas des néonazis. Ils ne font d’aucune manière l’apologie du génocide et, dans certains cas, ne sont mêmes pas politiquement conservateurs. Néanmoins, la proximité de leurs idées (principalement en ce qui a trait aux femmes) avec celles des théoriciens nazis est frappante »17. [Note de Blanche : Peut-être parce que la vérité est “nazie” ?]


1.Lerner et von Eye 1992.

2.MacDonald 1988b.

3.Lerner et von Eye 1992, p.13.

4.Gross 1990.

5.Lerner et von Eye 1992, p.18.

6.Lewontin et al. 1984.

7.Burgess et Molenaar 1993.

8.Degler 1991, 310.

9.MacDonald 1988b.

10.Lerner 1992, p.xv.

11.Lerner 1992, p.xvii.

12.SAID Chapitre 7.

13.Lerner 1992, p.xxii.

14.PTSDA Chapitre 3.

15.Lerner 1992, 17-19.

16.Lerner 1992, 17.

17.Lerner 1992, 20.

Auteur: Lothar

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