Culture de la Critique, Chapitre 2 : L’école boasienne d’anthropologie (Sixième partie)

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Chapitre II – L’école boasienne d’anthropologie et le déclin du darwinisme en sciences sociales (sixième partie)

Gould était également opposé à l’idée que l’évolution puisse être porteuse de progrès, possiblement parce qu’il estimait que de telles idées, défendues par les évolutionnistes allemands, furent à l’origine du national-socialisme1. Comme le souligne Lewin2, Gould reconnaît que ses croyances sont sous influence idéologique, mais réaffirme sa croyance en l’idée que la tendance selon laquelle l’intelligence croît avec le volume crânien ne serait que d’importance marginale lorsque l’on analyse l’évolution dans sa globalité. (L’idée voulant qu’une augmentation de la complexité soit importante dans le cadre de l’évolution est toujours largement soutenue3 4 5 6).

Toutefois, Gould reconnaît qu’il y a un problème plus important que de déterminer si tous les groupes animaux présentent cette tendance. Il y a, à la base de cette perspective, l’affirmation de Gould selon laquelle la conscience et l’intelligence humaine, de même que la tendance générale d’augmentation du volume crânien au cours de l’évolution ne sont que des événements fortuits et n’ont, dès lors, pas contribué à la sélection naturelle ou à résoudre les problèmes d’adaptation à l’environnement rencontrés qui se sont posés au fil du temps7. Cette perspective, que Gould a fait sienne, est donc destinée à alimenter le débat portant sur la question du caractère inné ou acquis de l’intelligence.

De plus, l’analyse dévastatrice de Dennett8 9 des éléments de rhétorique utilisés par Gould dans le cadre de son combat contre l’adaptationnisme ne laisse guère place au doute en ce qui concerne la malhonnêteté intellectuelle fondamentale de Gould. Dennett conclut que les motivations de Gould ne sont nullement scientifiques, mais sans toutefois avancer d’explications concernant l’origine de ces motivations.

Gould lui-même10 relate un incident dans lequel le biologiste britannique Arthur Cain, faisant allusion à la publication anti-adaptationniste de Gould et Lewontin11 The Spandrels of San Marco and the Panglossian paradigm : A critique of the adaptationist programme, l’accusait d’avoir « enfreint les règles de la science et de la décence intellectuelle en niant une chose, que nous savions vraie par ailleurs (l’adaptationnisme), simplement parce qu’il n’appréciait pas les implications politiques de la sociobiologie, qui repose sur l’adaptationnisme. »

La conclusion de tout cela est que Gould a cessé d’appartenir au groupe des « érudits anciens et universels », et passera l’éternité en enfer. Toutefois, il est bien connu que bien que Gould ait un fort agenda politique et qu’il soit à la fois malhonnête et égoïste en tant qu’intellectuel, John Maynard Smith12, biologiste évolutionnaire de renom, note qu’« il [Gould] en est venu à être considéré comme le principal théoricien évolutionnaire. À l’inverse, les biologistes évolutionnaires avec lesquels je me suis entretenu tendent à le percevoir comme une personne dont la pensée est si confuse qu’elle ne vaut même pas la peine que l’on s’y attarde… tout cela ne nous préoccuperait pas s’il ne s’agissait pas de cette fausse image de la théorie évolutionnaire qu’il transmet aux non-biologistes. »

De façon similaire, Steven Pinker13, linguiste reconnu et figure majeure du mouvement de la psychologie évolutionnaire, qualifie les idées de Gould, au sujet de l’adaptationnisme, de « dévoyées » et de « mal informées ». Il reproche également à Gould d’avoir omis de citer les travaux, par ailleurs bien connus, de G.C. Williams et de Donald Symons, dans lesquels ces auteurs exposent des arguments non-adaptatifs pour expliquer certains comportements humains, bien que leurs travaux soient globalement caractérisés par une perspective adaptationniste en ce qui concerne l’explication des comportements humains. C’est ainsi que Gould s’est approprié, de façon malhonnête, les idées d’autres auteurs, tout en les ayant utilisé d’une manière inappropriée dans le but de discréditer l’adaptationnisme en général.

Dans un article intitulé Homo deceptus : Never trust Stephen Jay Gould, le journaliste Robert Wright14, auteur de The Moral Animal (Basic Books, 1994) adresse à Gould15 les mêmes reproches d’interprétation malhonnête de la psychologie évolutionnaire des différences sexuelles. Wright souligne que Gould « a convaincu le public qu’à défaut d’être un bon écrivain, il est un grand théoricien de l’évolution. Il n’en reste pas moins qu’au sein de l’élite des biologistes évolutionnaires, il est considéré comme une véritable nuisance – non pas comme une nuisance mineure, mais comme une personne qui a littéralement embrouillé le public en ce qui a trait à la compréhension du Darwinisme. » Il s’agit certes d’une fausse représentation du Darwinisme, mais celle-ci s’est toutefois révélée fort utile dans la défense de ses intérêts politiques, et, sans doute, ethniques.

Un autre biologiste de renom, John Alcock16, propose une analyse approfondie et, à mon avis, juste de plusieurs aspects de la rhétorique de Gould : démonstrations d’érudition – phrases en langues étrangères, style poétique – non pertinentes au regard des arguments intellectuels, mais largement admirées, et ce même par ses détracteurs ; affubler ses opposants de qualificatifs dénigrants, tels que « science à la mode », « psychologie à la mode », « Darwinisme de carton », ou « Darwiniens fondamentalistes » (de façon similaire, Pinker17 critique la rhétorique chargée d’hyperboles de Gould, incluant sa description des idées à la base de la psychologie évolutionnaire, la qualifiant de « stupide », de « pathétique », et d’« incroyablement simpliste », et son usage de vingt-cinq synonymes du mot « fanatique » ») ; simplification outrancière des idées de ses détracteurs, résultant en la mise en avant d’arguments fallacieux, l’un des plus classiques étant de qualifier ses détracteurs de « déterministes génétiques » ; protection de sa propre pensée en faisant d’illusoires concessions à ses opposants, créant ainsi une illusion d’intégrité, dans le but d’étouffer autant que possible le débat ; prétention à une plus grande moralité ; omission de résultats et de données bien connus de l’ensemble de la communauté scientifique ; proposition d’alternatives non-adaptationnistes sans toutefois les mettre à l’épreuve, et omission des résultats de recherche scientifique tendant à valider les thèses adaptationnistes ; affirmation de l’idée selon laquelle les explications de proximité (c’est-à-dire les explications du fonctionnement d’un certain comportement au niveau neurophysiologique) rend caduques les explications ultimes (c’est-à-dire la fonction adaptative du comportement).

Les commentaires de Maynard Smith, Wright et Alcock mettent en lumière le fait qu’en dépit d’une reconnaissance généralisée, au sein de la communauté scientifique, de la malhonnêteté intellectuelle de Gould, ce dernier a bénéficié d’une forte couverture en tant que porte-parole de son école de pensée, en ce qui a trait aux questions liées à l’évolution et à l’intelligence.

Comme le souligne Alcock18, Gould, en tant que professeur de l’Université Harvard dont les travaux ont été largement publiés, a su rendre respectable la pensée anti-adaptationniste, et j’ai par ailleurs remarqué cet effet non seulement au sein de la frange éduquée du public, mais également parmi de nombreux universitaires n’étant pas rattachés au domaine des sciences biologiques.

Il a eu accès à de prestigieux forums d’intellectuels, incluant une chronique régulière dans Natural History et, avec Richard C. Lewontin (l’un des autres intellectuels-activistes dont les travaux sont discutés ici), a fréquemment fait office de critique de livres dans la New York Review of Books (NYRB). La NYRB a longtemps été un bastion de la gauche intellectuelle. Au chapitre 4, j’élabore sur le rôle qu’a joué la NYRB dans la promotion de la psychanalyse, et au chapitre 6, la NYRB est classée parmi les journaux des intellectuels new-yorkais, une clique majoritairement juive qui a dominé le monde intellectuel au lendemain de la seconde guerre mondiale.

L’idée est ici que la carrière de Gould, fondée sur la malhonnêteté intellectuelle, ne fut pas un cas isolé, mais a plutôt constitué un élément d’un mouvement plus large qui a dominé les plus prestigieux cercles d’intellectuels des États-Unis et du monde occidental – un mouvement qui est ici conceptualisé comme une facette particulière du judaïsme, lui-même vu comme une stratégie évolutionnaire de groupe.

De façon plus personnelle, je me souviens clairement que l’une de mes premières experiences marquantes à l’université, dans l’étude des sciences comportementales, a été d’avoir été exposé au grand débat d’« instinct » entre les ethnologues allemands Konrad Lorenz et Iranäus Eibl-Eibesfeldt et les psychologues du développement, majoritairement juifs (D. S. Lehrman, J. S. Rosenblatt, T. C. Schnierla, H. Moltz, G. Gottleib, et E. Tobach).

Les liens de Lorenz avec le national-socialisme19 ont représenté un aspect à peine dissimulé de ce débat, et je me rappelle avoir eu l’impression d’assister davantage à une sorte de guerre ethnique qu’à un débat rationnel et scientifique. En effet, les passions intenses et non-scientifiques déchaînées par ces questions chez certains participants ont été ouvertement reconnues vers la fin de cet extraordinaire conflit. Dans ce contexte, Lehman a déclaré, en 1970 :

Je ne devrais pas relever les éléments d’irrationalité et d’émotivité dans la réaction de Lorenz à la critique sans reconnaître qu’en analysant ma critique de sa théorie de 1953, j’y ai trouvé des éléments d’hostilité auxquels ma cible était forcée de réagir. Mes critiques ne me lisent pas comme s’il s’agissait d’une analyse scientifique, en y évaluant la contribution d’une perspective particulière, mais plutôt comme s’il s’agissait d’une attaque contre un point de vue théorique, l’auteur de l’attaque n’étant pas par ailleurs disposé à mettre en évidence les contributions positives de ce point de vue.

Plus récemment, alors que le débat s’est éloigné de l’opposition à l’ethnologie humaine pour se concentrer sur la sociobiologie humaine, plusieurs de ces psychologues du développement sont également devenus des critiques virulents de la sociobiologie20. Il ne s’agit pas, bien entendu, de nier les contributions, par ailleurs importantes, de ces psychologues du développement, et l’emphase qu’ils ont mise sur l’influence de l’environnement sur le développement comportemental – une tradition qui demeure bien présente en psychologie du développement à travers les écrits de nombreux théoriciens, dont Alan Fogel, Richard Lerner, Arnold Sameroff et Esther Thelen. De plus, il faut reconnaître qu’un certain nombre de juifs ont contribué de façon importante à la pensée évolutionnaire, dans le contexte de son application aux êtres humains et à la génétique comportementale humaine, dont Daniel G. Freedman, Richard Herrnstein, Seymour Itzkoff, Irwin Silverman, Nancy Segal, Lionel Tiger, et Glenn Weisfeld. Évidemment, il y a également des non-Juifs qui ont fortement critiqué la pensée bio-évolutionnaire.

Néanmoins, plus largement, tout indique que très souvent, d’importants intérêts humains, impliquant notamment l’identité juive, influencent les débats scientifiques. L’idée que je défends ici est donc, en substance, que l’une des conséquences de l’existence du judaïsme en tant que stratégie évolutionnaire de groupe a été le dévoiement de ces débats, ce qui a eu pour effet de nuire au progrès des sciences biologiques et sociales.

Richard Lerner21, par son ouvrage intitulé Final Solutions : Biology, Prejudice and Genocide est probablement l’exemple le plus flagrant de scientifique cherchant à discréditer la pensée bio-évolutionnaire en raison de ses liens supposés avec l’antisémitisme. (Barry Mehler, un protégé de Jerry Hirsch, fait également de telles associations de manière explicite, mais son prestige académique est bien inférieur [ndt : à celui de Lerner], et son rôle se résume à celui de promoteur de ces idées [ndt : anti-évolutionnaires] dans les médias intellectuels gauchistes22 23. Mehler, diplômé de l’Université Yeshiva, a organisé une conférence, « The Jewish Experience in America 1880 to 1975, » à l’Université Washington à St-Louis, dont le contenu suggère un fort attachement à l’identité juive.)

Lerner est un psychologue du développement renommé, et son ouvrage laisse entrevoir une grande implication personnelle dans le combat contre l’antisémitisme, de par ses tentatives d’influence et de dévoiement de la théorie en sciences comportementale. Avant même d’élaborer sur les liens entre la théorie défendue par Lerner et son combat contre l’antisémitisme, je vais présenter sa théorie elle-même et le mécanisme tordu à l’aide duquel il a tenté de discréditer l’application de la pensée évolutionnaire à l’étude des comportements humains.

L’élément central de ce programme est le rejet, par Lerner, du déterminisme biologique en faveur d’une approche dynamique et contextualiste du développement humain. Lerner s’oppose également au déterminisme environnemental, mais ce dernier aspect n’a pas fait l’objet d’une discussion détaillée, celui-ci étant « probablement moins socialement pernicieux »24. Dans ce contexte, Lerner est certainement dans l’erreur. Une théorie selon laquelle il n’existe aucune nature humaine impliquerait que les humains puissent être facilement programmés pour accepter toute forme d’exploitation, incluant l’esclavage. D’un point de vue environnementaliste radical, la structure des sociétés importe peu, puisque les gens devraient être en mesure de s’approprier tout type de structure sociale. Les femmes pourraient être programmées pour accepter d’être violées, et les groupes ethniques pourraient être programmés pour accepter leur domination par d’autres groupes. L’idée selon laquelle l’environnementalisme radical n’est pas socialement pernicieux passe également sous silence le fait que le gouvernement communiste de l’Union Soviétique a assassiné des millions de ses propres citoyens, et s’est, par la suite, engagé sur la voie d’un antisémitisme officiel tout en souscrivant à l’idéologie de l’environnementalisme radical.

Le contextualisme dynamique de Lerner fait, de façon superficielle, mention des influences biologiques alors qu’en réalité, il les rend inconséquentes et impossibles à analyser. Cette théorie est solidement ancrée dans la tradition psychobiologique du développement présentée plus haut, et comporte de nombreuses références à ses principaux auteurs. Le contextualisme dynamique conceptualise le développement comme une interaction dialectique entre organisme et environnement. La réalité des influences biologiques y est reconnue, mais elles n’y sont pas analysables, puisqu’elles sont vues comme étant inextricablement liées aux influences environnementales.

La plus importe conclusion que l’on puisse en tirer est que toute tentative d’étude des variations génétiques, en tant que facteur d’influence indépendant sur les différences individuelles (ce qui n’est rien d’autre que l’étude quantitative de la génétique comportementale) est mise en échec. Bon nombre des opposants à la sociobiologie se sont également opposés à la recherche en génétique comportementale (notamment S. J. Gould, J. Hirsch, L. Kamin, R. C. Lewontin, et S. Rose). Gould25 constitue par ailleurs un exemple particulièrement flagrant d’incompréhension totale des concepts de base de la génétique comportementale.

Il importe par ailleurs de souligner que le contextualisme dynamique et l’emphase qu’il met sur l’interaction dialectique entre organisme et environnement est davantage qu’une simple ressemblance de circonstance au marxisme. La préface du livre de Lerner a en effet été écrite par R. C. Lewontin, le biologiste des populations de Harvard qui s’est engagé dans une tentative sérieuse de fusionner science, gauchisme politique et opposition aux théories évolutionnaires et biologiques du comportement humain26 27.

Lewontin (avec Steven Rose et Leon Kamin) était l’auteur principal de Not in Our Genes 28 – un livre qui débute avec une déclaration d’allégeance au socialisme29, et qui, en plus de plusieurs autres méfaits intellectuels, poursuit l’œuvre de désinformation concernant le rôle des épreuves de QI dans les débats sur l’immigration des années 1920, ainsi que de leurs liens supposés avec l’Holocauste30. En effet, E. O. Wilson31, dont l’ouvrage intitulé The New Synthesis32 a inauguré le domaine de la sociobiologie, note que « sans Lewontin, la controverse entourant la [sociobiologie] n’aurait pas été si importante, tout comme elle n’aurait pas suscité tant d’attention. »

Dans sa préface du livre de Lerner, Lewontin affirme que le contextualisme du développement représente « l’alternative au déterminisme biologique et culturel. La perspective contextuelle dans l’étude du développement représente le point central de Final Solutions, et c’est bien le développement de cette perspective qui rend nécessaire la création d’un programme de théorie sociale. Cette vision du monde n’a jamais été exposée de façon plus succincte que dans la troisième Thèse sur Feuerbach de Marx33. Lewontin y cite même Marx, les propos cités pouvant être associés à l’idée fondamentale du contextualisme du développement. Gould34 a également adopté la perspective dialectique marxiste en sciences sociales.

1.Lewin 1992, 143 : commentaires de Robert Richard.

2.Lewin 1992, 144.

3.Bonner 1988.

4.Russel 1983.

5.Russel 1989.

6.E.O. Wilson (Miele 1998, 83).

7.Lewin 1992, 145-146.

8.Dennett 1993.

9.Dennett 1995.

10.Gould 1993, 317.

11.Gould et Lewontin 1979.

12.Smith 1995, 46.

13.Pinker 1997.

14.Wright 1996.

15.Gould 1996b.

16.Alcock 1997.

17.Pinker 1997, 55.

18.Alcock 1997.

19.Lerner 1992, 59ff.

20.Myers 1990, 225.

21.Lerner 1992.

22.Mehler 1984a.

23.Mehler 1984b.

24.Lerner 1992, p.xx.

25.Gould 1998.

26.Levins et Lewontin 1985.

27.Wilson 1994.

28.Lewontin, Rose et Kamin 1984.

29.Lewontin, Rose et Kamin 1984, p.ix.

30.Lewontin, Rose et Kamin 1984, p.27.

31.Wilson 1994, 344.

32.Wilson 1975.

33.Marx 1888, p.ix.

34.Gould 1987, 153.

Auteur: Lothar

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1 Commentaire sur "Culture de la Critique, Chapitre 2 : L’école boasienne d’anthropologie (Sixième partie)"

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Jacot
14 mai 2017 10 h 29 min

Merci Lothar pour la traduction remarquable de ce passionnant ouvrage de Kevin McDonald qui gagnerait à être bien plus connu !

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