Culture de la Critique : Chapitre 2, L’école boasienne d’anthropologie (Cinquième partie)

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Chapitre II – L’école boasienne d’anthropologie et le déclin du darwinisme en sciences sociales (cinquième partie)

Samelson1 décrit plusieurs autres domaines dans lesquels la malhonnêteté intellectuelle de Kamin est perceptible, l’exemple le plus probant étant ses propos diffamatoires sur Goddard, Lewis M. Terman et Robert M. Yerkes dans lesquels ces pionniers de la mesure de l’intelligence sont présentés comme des gens ayant produit des résultats imprégnés de leurs propres opinions politiques. Terman, par exemple, a conclu suite à ses recherches que les Asiatiques n’étaient pas inférieurs aux Caucasiens, résultat qu’il a raisonnablement interprété comme mettant en lumière l’insuffisance de l’argument culturel ; ces résultats sont par ailleurs cohérents avec les conclusions d’études plus récentes2 3. Les Juifs étaient également surreprésentés dans l’étude de Terman sur les enfants particulièrement doués, ce qui avait été largement rapporté par la presse juive de l’époque (i.e. The American Hebrew, 13 juillet 1923, p.177), tout en étant cohérent avec les résultats de plus récentes recherches4. Ces deux conclusions vont à l’encontre de la théorie de la supériorité nordique.

Kamin5 a également conclu que « l’utilisation du recensement de 1890 n’avait qu’un but reconnu par les partisans de la loi. La « nouvelle immigration » avait commencé après 1890, et la loi était conçue pour exclure les être biologiquement inférieurs […] c’est-à-dire les gens du sud-est de l’Europe. » Il s’agit d’une interprétation très tendancieuse des motivations qui animaient les partisans d’une restriction de l’immigration.

Tel que discuté au chapitre 7, le recensement de 1890 concernant les gens nés à l’étranger a été utilisé car les pourcentages des groupes ethniques provenant de l’étranger en 1890 représentait approximativement les proportions de ces mêmes groupes dans la population globale au recensement de 1920. Le principal argument pour justifier l’utilisation du recensement de 1890 était qu’il représentait adéquatement tous les groupes ethniques [ndt : on parle ici de l’utilisation des données ethniques et raciales tirées du recensement de 1890 dans les études portant sur la mesure de l’intelligence par le biais du QI].

Cette fausse représentation des débats des années 1920 a par la suite été utilisée par Gould, Kamin et d’autres encore pour faire valoir que « la loi sur l’immigration de 1924 était ouvertement raciste »6, qu’elle a été adoptée en raison du biais raciste émanant des partisans des épreuves de QI et qu’elle a constitué la cause première de la mort des Juifs lors de l’Holocauste. Ainsi, Kamin7 a conclu que « la loi, qui doit essentiellement son existence à la science de la mesure de l’intelligence, a eu pour principale conséquence la mort de centaines de milliers de personnes jugées indésirables au regard des théories racistes nazies. Les victimes se sont vu refuser l’accès aux États-Unis parce que le « quota d’Allemands » avait déjà été rempli. »

La représentation de l’étude de la mesure de l’intelligence du début de XXe siècle proposée par Kamin fut bien reçue et abondamment relayée par la presse, les magazines les plus populaires, tout en ayant influencé des décisions prises en Cour et des publications universitaires. Ma propre introduction aux idées de Kamin se fit par le biais d’un ouvrage bien connu sur la psychologie développementale, que j’ai par ailleurs utilisé dans le cadre de l’enseignement que je dispensais.

De façon similaire, Gould suggère l’existence d’une relation de cause à effet entre le point de vue héréditariste sur le QI et la loi sur l’immigration de 1924 restreignait l’immigration en provenance d’Europe de l’Est et du Sud en faveur des immigrants originaires du nord et de l’ouest de l’Europe. Cette loi est par la suite mise en rapport avec l’Holocauste :

Les quotas […] ont fortement réduit l’immigration en provenance du Sud et de l’Est de l’Europe. Au cours des années 1930, des réfugiés juifs, ont souhaité émigrer, mais n’ont pas été admis [ndt : aux États-Unis]. Les quotas légaux, ainsi que la propagande eugéniste permanente, leur interdisait complètement l’immigration, parfois pour plusieurs années, lorsque les quotas augmentés concernant les pays d’Europe du Nord et de l’Ouest n’étaient pas remplis. Chase (1977) a estimé que les quotas ont empêché l’immigration aux États-Unis de jusqu’à 6 millions de personnes en provenance d’Europe centrale, du Sud et de l’Est entre 1924 et le début de la seconde guerre mondiale (en supposant que l’immigration en provenance de ces pays se fusse poursuivie au rythme d’avant 1924). Nous savons ce qui est arrivé à ceux qui voulaient partir mais qui n’avaient nulle part où aller. Les chemins menant à la destruction sont souvent indirects, mais les idées peuvent y contribuer au même titre que les armes à feu et les bombes.8 9

En effet, bien que rien ne montre que les épreuves de QI ou les théories eugénistes aient eu autre chose qu’une influence marginale sur l’élaboration et l’adoption de la loi sur l’immigration de 1924, on peut montrer que cette loi était perçue par les Juifs comme leur étant dirigée contre eux (se référer au chapitre 7). De plus, les inquiétudes au sujet des Juifs et de leur impact sur la société américaine peut très bien avoir représenté un motif pour certains des Gentils qui étaient partisans d’une restriction de l’immigration, dont les intellectuels Madison Grant et Charles Davenport.

En raison de son désir de contrer la publicité dont jouissait The Bell Curve10, Gould a republié The Mismeasure of Man en 1996 avec une nouvelle introduction dans laquelle il déclare : « Que l’on me jette en enfer avec Judas Iscariote, Brutus et Cassius si j’échoue à présenter mon étude la plus honnête et ma meilleure analyse des preuves de la réalité empirique »11. En dépit de cette déclaration d’objectivité académique (qui est consciemment formulée sur un ton défensif), Gould ne prend pas la peine de considérer les critiques qui lui sont adressées – ce qui est le genre de comportement auquel on peut s’attendre de la part d’un propagandiste, mais pas d’un universitaire12. L’article de Snyderman et Herrnstein, les travaux de Samelson et l’ouvrage de Degler13 n’y sont pas cités, et Gould ne retire pas sa déclaration selon laquelle les épreuves de QI ont occupé une place prépondérante dans les débats sur l’immigration au Congrès, au cours des années 1920.

De façon plus flagrante encore, Gould avance l’argument stupéfiant selon lequel il continuera d’ignorer toutes les récentes études sur le QI, leur préférant la recherche « classique » d’autrefois, en raison de la nature « transitoire et éphémère » de la recherche moderne14. L’argument, en substance, consiste à dire qu’il n’y a pas eu d’avancées en matière de recherche sur le QI, mais plutôt que les mêmes mauvais arguments sont constamment ressassés – un commentaire que Gould n’aurait, à mon avis, pas fait dans un quelconque autre domaine de la science. Ainsi, Gould continue de dénigrer les études cherchant à établir un lien entre la taille du cerveau et le QI, en dépit d’un grand nombre d’études qui tendent à montrer ce lien, qui ont été réalisées tant avant qu’après la publication de son édition de 1981 (se référer au sommaire plus bas).

L’utilisation de l’imagerie par résonance magnétique dans le but d’effectuer une mesure plus précise de la taille du cerveau dans le cadre de la recherche moderne confirme ainsi les découvertes de pionniers du XIXème siècle en la matière, comme Paul Broca, Francis Galton et Samuel George Morton, qui sont tous systématiquement dénigrés par Gould. Toutefois, comme le souligne Rushton15, l’édition de 1996 de l’ouvrage de Gould semble avoir omis la discussion de l’édition de 1981 portant sur les recherches d’Arthur Jensen sur la corrélation entre la taille du cerveau et le QI car les données récentes ne présentent qu’un faible coefficient de corrélation (coefficient proche de 0,40). En lieu et place de cette discussion, l’édition de 1996 de Gould présente son approbation d’une revue de littérature, publiée en 1971, qui concluait à l’absence de toute relation entre ces deux variables. Cette nouvelle édition ignore donc sciemment 25 années de recherche, dont la publication de Van Valen16, sur laquelle sont fondées les idées développées par Jensen.

Dans cette révision, Gould passe également sous silence une publication de J.S. Michael17 qui montre que, contrairement à ce qu’affirme Gould, Samuel George Morton n’a pas truqué ses données sur les différences raciales en termes de taille crânienne, intentionnellement ou non. De plus, bien que l’étude de Morton « ait été réalisée avec intégrité »18;, elle comportait une erreur en faveur d’un groupe non caucasien – une erreur que Gould a omis de mentionner, alors qu’il faisait lui-même, systématiquement, des erreurs tout en utilisant des procédures choisies arbitrairement pour réaliser ses calculs. Et Gould le faisait d’une façon qui favorisait la vérification de sa propre hypothèse de recherche, à savoir qu’il n’y a pas de différence entre les races en matière de volume crânien.

Gould a par ailleurs omis de revoir sa critique de H.H. Goddard dans laquelle il affirmait que celui-ci aurait modifié des photographies de la célèbre famille Kallikak afin de faire paraître ses membres menaçants et mentalement arriérés. (Dans son étude, Goddard avait comparé les Kallikaks, qui étaient les descendants d’une tenancière de bar et d’un honnête citoyen, avec les descendants de ce même homme et de sa femme.) Une étude subséquente de Glenn et Ellis19, qui a été publiée bien avant l’édition révisée de 1996, concluait, toutefois, que ces photographies étaient jugée « gentilles ». Pour être charitable, l’on peut dire que les présuppositions de Gould au sujet des mauvaises intentions des chercheurs dans le domaine du QI proviennent son biais démesuré à l’égard des autres [ndt : de ceux qui ne font pas partie de son groupe ethnique].

Finalement, l’édition de 1996 ne présente aucune réfutation des arguments avancés contre les propos de Gould selon lesquels g (l’intelligence générale) ne serait rien de plus qu’un artifice statistique20 21 22. Cela est remarquable puisque dans l’introduction de l’édition de 1996, Gould reconnaît clairement son manque d’expertise en matière d’histoire des sciences et de psychologie, tout en prétendant être un expert en analyse factorielle. Le fait qu’il ait omis de répliquer à ses critiques universitaires est donc un autre exemple de sa malhonnêteté intellectuelle au service de son agenda ethno-politique. Comme l’indique la revue de l’édition de 1996 publiée par Rushton23, il y a encore bien d’autres erreurs de commission et d’omission dans The Mismeasure of Man, qui sont toutes en lien avec des questions politiques sensibles impliquant l’idée de différences raciales et sexuelles en matière de capacités cognitives.

1.Samelson 1975.

2.Lynn 1987.

3.Rushton 1995.

4.PTSDA, Ch. 7.

5.Kamin 1974a, 27.

6.Kamin 1982, 98.

7.Kamin 1974, 27.

8.Gould 1981, 233.

9.Gould 1998.

10.Gould 1996a, 31.

11.Gould 1996a, 39.

12.Rushton 1997.

13.Degler 1991.

14.Gould 1996a, 22.

15.Rushton 1997.

16.Van Valen 1974.

17.Michaels 1988.

18.Michaels 1988, 253.

19.Glenn et Ellis 1988.

20.Carroll 1995.

21.Hunt 1995.

22.Jensen et Weng 1994.

23.Rushton 1997.

Auteur: Lothar

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