Culture de la Critique: Chapitre 2, L’école boasienne d’anthropologie (Quatrième partie)

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Chapitre II – L’école boasienne d’anthropologie et le déclin du darwinisme en sciences sociales (quatrième partie)

L’APRÈS BOAS : EXEMPLES RÉCENTS D’INFLUENCE DE LA RECHERCHE EN SCIENCES SOCIALES PAR DES JUIFS DANS UN BUT POLITIQUE

L’influence juive sur les sciences sociales s’est poursuivie bien au-delà de l’époque de Boas et de l’American Anthropological Association. Hollinger1 note « la transformation de la démographie ethno-religieuse du monde universitaire américain par les Juifs » au cours de la période allant des années 1930 aux années 1960, ainsi que l’influence juive sur les tendances à la sécularisation de la société américaine et à la progression d’un nouvel idéal de cosmopolitisme2.

Dès le début des années 1940, cette transformation s’est traduite par « une intelligentsia séculaire, de plus en plus juive, résolument à gauche et basée largement, mais pas exclusivement, sur les communautés issues de la philosophie et des autres disciplines des sciences sociales »3.

En 1968, les Juifs représentaient 20% du corps professoral des plus grandes universités américains, et près de 30% des corps professoraux « les plus libéraux ». À cette époque, les Juifs, constituant moins de 3% de la population, représentaient 25% des corps professoraux des sciences sociales dans les grandes universités, et 40% des corps professoraux libéraux qui publiaient le plus4. Les universitaires juifs étaient également beaucoup plus susceptibles d’être favorables aux partis « progressistes » ou communistes au cours de la période allant des années 1930 aux années 1950. En 1948, 30% des Juifs du corps professoral ont voté en faveur du Progressive Party, contre seulement 5% des Gentils de ce même corps professoral5.

Boas, qui était socialiste, est un bon exemple des tendances gauchistes des chercheurs en sciences sociales juifs, et plusieurs de ses disciples étaient politiquement radicaux6. Des constats similaires peuvent être faits en observant le mouvement de la psychanalyse et l’École de Francfort de Recherche en Sciences Sociales (se référer aux chapitres 4 et 5), mais aussi les critiques de la sociobiologie évoqués dans ce chapitre (Jerry Hirsch, R.C. Lewontin et Steven Rose). L’attraction exercée par la gauche sur les intellectuels Juifs est un phénomène général et a typiquement été corrélé avec un fort sentiment identitaire juif ainsi qu’avec un certain zèle dans la protection des intérêts juifs (se référer au chapitre 3).

Stephen Jay Gould et Leon Kamin sont d’éloquents exemples de ces tendances. Le point de vue de Gould7 au sujet des influences sociales sur la théorie évolutionnaire est présenté dans SAID (chapitre 5), et Gould lui-même illustre particulièrement bien cet amalgame d’intérêts personnels et ethno-politiques dans le développement de la science. Gould fut un farouche opposant de l’approche évolutionnaire dans l’étude du comportement humain, et a de surcroit bénéficié d’une grande visibilité. À l’instar de plusieurs autres illustres opposants à la sociobiologie (J. Hirsch, L. Kamin, R. C. Lewontin, and S. Rose)8, Gould est juif, et Michael Ruse9 souligne que l’un des principaux thèmes d’une des œuvres de Gould, The Mismeasure of Man, était de montrer comment l’approche héréditaire dans l’étude de l’intelligence avait été utilisée par des « suprématistes teutoniques » à des fins discriminatoires contre les Juifs au début du XXe siècle. Le point de vue de Gould, en ce qui concerne les débats sur le QI des années 1920 et leurs liens avec la problématique de l’immigration, puis plus tard avec l’Holocauste est par ailleurs marquant. Il montre à quel point le talent de propagandiste et d’activiste ethnique, lorsque combiné à une profession prestigieuse conférant beaucoup de visibilité, peut permettre d’influencer l’esprit du public dans un domaine de recherche qui n’est pas sans effet sur les politiques publiques.

Ruse souligne que l’ouvrage de Gould a été écrit avec passion tout en ayant été « largement critiqué » par des historiens de la psychologie, suggérant que Gould a incorporé les sentiments qu’il éprouve à propos de l’antisémitisme à ses écrits scientifiques sur les influences de la génétique sur les différences d’intelligence à l’échelle individuelle.

Ruse explique son raisonnement10 de la manière suivante :

Il ne me paraît pas totalement absurde de suggérer que l’opposition passionnée de Gould à la sociobiologie humaine était liée à sa peur que cette discipline eut pu être utilisée à des fins antisémites. J’ai ainsi, une fois, posé la question à Gould lui-même […] Il n’a pas totalement rejeté l’idée, mais a tout de même expliqué que cette opposition provenait davantage du marxisme et qu’il se trouve que la plupart des marxistes américains sont issus de familles juives originaires d’Europe de l’Est. Il est possible qu’une combinaison de ces deux éléments permette d’expliquer le phénomène [ndt : le phénomène de l’incorporation de sentiments dans ses écrits scientifiques].

Les commentaires formulés par Gould mettent en lumière le fait que le rôle des universitaires juifs dans l’opposition à l’approche darwiniste dans l’étude du comportement humain a souvent été associé à une forte implication dans un agenda politique résolument gauchiste. Gould lui-même a reconnu que sa théorie de l’évolution, basée sur le modèle de l’équilibre ponctué, lui convenait tout à fait en tant que marxiste, car elle impliquait des épisodes révolutionnaires sporadiques dans le processus de l’évolution, par opposition au modèle conservateur du changement graduel et constant.

Gould a étudié le marxisme « sur les genoux de son père »11, indiquant ainsi qu’il a grandi tout en faisant partie intégrante de la sous-culture juive marxiste présentée au chapitre 3. Dans un article récent, Gould12 se remémore, non sans joie, le Forward, un journal rédigé en Yiddish, se caractérisant à la fois par un radicalisme politique et par une conscience ethnique (se référer au chapitre 3), affirmant que plusieurs des membres de sa famille y étaient abonnés. Comme le souligne Arthur Hertzberg13, « Les lecteurs du Forward savaient que la volonté des Juifs de préserver leur intégrité ethnique était bien réelle, et forte de surcroît. »

Bien que la famille de Gould ne fût pas pratiquante, elle demeurait « attachée à la culture juive »14. L’un des traits majeurs de la culture juive est la perception d’une prévalence de l’antisémitisme au cours des différentes périodes de l’Histoire15 et la perception de Gould d’une constante oppression des Juifs au cours de l’histoire imprègne sa récente critique de The Bell Curve16, dans laquelle il rejette le concept de Herrnstein et Murray17 d’une société socialement cohésive où chacun y a un rôle important à jouer : « Ils [Herrnstein et Murray] ont oublié les Juifs des villes et tous ces habitants laissés pour compte dans beaucoup de ces villages idylliques. » Il est clair que Gould reproche aux sociétés occidentales de n’avoir pas su intégrer les Juifs dans leurs structures sociales d’harmonie hiérarchique et de cohésion sociale. Au chapitre 8, j’aborderai plus en détails la problématique de l’incompatibilité du judaïsme avec la quintessence de cette forme occidentale de structure sociale.

Kamin et Gould ont des parcours relativement similaires au sein de la sous-culture juive gauchiste, décrite plus en détails au chapitre 3, et ils présentent, à l’instar de nombreux Juifs américains, une forte animosité personnelle envers les lois sur l’immigration des années 1920 (se référer au chapitre 7).

Kamin, fils d’un rabbin ayant immigré aux États-Unis en provenance de Pologne, reconnaît que « l’expérience de vivre et de grandir, en tant que juif, dans une ville majoritairement chrétienne l’a fortement sensibilisé à la capacité de l’environnement social de forger la personnalité [ndt : d’un individu] »18 – un commentaire qui suggère également que Karmin a grandi dans un milieu où les gens étaient fortement attachés à leur identité juive. Au cours de son passage à l’Université Harvard, Kamin a rejoint le Parti Communiste et est devenu l’éditeur du journal du parti en Nouvelle-Angleterre. Après avoir quitté le parti, il est devenu, en 1953, l’une des cibles des audiences de sous-comité de Joseph McCarthy au Sénat. Kamin a été accusé, puis acquitté, les chefs d’accusation portant sur son mépris criminel du Congrès, n’ayant pas répondu à toutes les questions du sous-comité. Fancher décrit les travaux de Kamin sur le QI comme « ne prétendant que très peu à l’objectivité »19, et suggère qu’il existe un lien entre le parcours et les origines de Kamin et son point de vue sur le QI : « Il ne fait nul doute que, sachant que sa propre famille originaire d’Europe centrale [et, je suppose, d’autres Juifs] eut potentiellement pu être visée par les lois restreignant l’immigration, Kamin en est arrivé à la conclusion que l’hypothèse à la fois arrogante et infondée du caractère héréditaire du QI a contribué à la mise en place d’une politique sociale injuste au cours des années 1920 »20.

Kamin21 22 et Gould23 24 ont été à l’avant-garde de la désinformation en ce qui concerne le rôle des épreuves de QI dans les débats sur l’immigration au cours des années 1920. Snyderman et Herrnstein25 (voir aussi Samelson26) montrent que Kamin et Gould ont faussement représenté l’étude de H. Goddard (1917) sur le QI des immigrants juifs, en indiquant que « 83% des Juifs, 80% des Hongrois, 79% des Italiens et 87% des Russes étaient « faibles d’esprit » »27. Comme le soulignent Snyderman et Herrnstein28, « Le « fait » le plus souvent mis en avant en guise de preuve du biais nativiste que présenterait le QI ne reposait pas sur des scores de QI, n’était pas considéré, et ce même par ses propres inventeurs, comme une représentation suffisamment précise des immigrants ou comme une mesure fiable des aptitudes héritées, et utilisait un test dont la tendance à exagérer la faiblesse d’esprit chez tout type de population adulte était bien connu à l’époque. » En effet, Goddard29 note que « nous ne disposons pas de données sur ce sujet, mais nous pouvons indirectement affirmer qu’il est beaucoup plus probable que leur condition résulte de l’environnement dans lequel ils ont vécu que de ce dont ils ont hérité de leurs parents, » et il a cité ses propres travaux en indiquant que les immigrants ne représentaient que 4,5% des résidents des établissements pour faibles d’esprit.

Degler30 note que Gould s’était engagé dans une « poursuite à tout prix » de Goddard31, le présentant de manière erronée comme un « élitiste et un défenseur radical de la perspective héréditaire. » Gould a ignoré les doutes et les réserves émis par Goddard, ainsi que ses déclarations sur l’importance de l’environnement. Il ne fait pas de doute que Gould a fait preuve de malhonnêteté académique dans le cadre de ce projet : Degler32 note que Gould a cité Goddard tout juste avant le passage qui suit, et qu’il était donc conscient que Goddard était loin d’être radical sur le plan de ses croyances au sujet des origines de la faiblesse d’esprit : « Même à l’heure actuelle nous sommes loin de pouvoir trancher la question de la nature de la faiblesse d’esprit. Ce problème est trop complexe pour pouvoir être résolu facilement. » Néanmoins, Gould a sciemment choisi d’ignorer ce passage. Gould a également ignoré les commentaires de Degler dans sa révision de 1996 de The Mismeasure of Man, qui est détaillée plus bas.

De plus, Kamin et Gould mettent en avant une influence fortement exagérée et essentiellement fausse des attitudes générales de la communauté de test au sujet des différences d’intelligence entre les différents groupes ethniques, ainsi que de la place qu’occupait l’évaluation du QI dans les débats de l’époque au Congrès33 34 35 – ce dernier point ayant été confirmé par ma propre lecture des débats. En effet, l’évaluation du QI n’a été mentionnée ni dans le rapport de la majorité du Congrès, ni dans celui de la minorité. (Le rapport de la minorité a été rédigé et signé par les deux membres juifs du congrès, les parlementaires Dickstein et Sabath, figures de proue du combat contre la restriction [ndt : de l’immigration].) Contrairement à ce qu’affirme Gould36, à savoir que « les débats du Congrès qui ont mené à l’adoption de l’Immigration Restriction Act de 1924 étaient focalisés sur l’épreuve de QI de l’armée », Snyderman et Herrnstein notent que l’Immigration Restriction Act ne fait aucunement mention de l’évaluation de l’intelligence; les résultats des épreuves associés aux immigrants ne sont que brièvement évoqués dans les audiences, pour être par la suite essentiellement ignorés, voire critiqués, et le sujet n’est abordé qu’une fois sur les quelques 600 pages que compte la transcription des débats, ou, qui-plus-est, les épreuves de QI y sont largement critiquées. Aucune des principales sommités en matière d’évaluation du QI ne furent consultées, tout comme leurs travaux ne furent pas intégrés aux archives législatives »37. De plus, comme le remarque Samelson38, la volonté de restriction de l’immigration est née bien avant l’existence des épreuves de QI, et cette restriction a été favorisée par divers groupes, incluant les syndicats d’ouvriers, pour des raisons n’ayant aucun lien avec la race ou l’intelligence, parmi lesquelles on compte notamment le caractère juste du maintien du statu quo ethnique aux États-Unis (se référer au chapitre 7).

1.Hollinger 1996, 4.

2.Hollinger 1996, 11.

3.Hollinger 1996, 160.

4.Rothman et Lichter 1982, 103.

5.Rothman et Lichter 1982, 103.

6.Torrey 1992, 57.

7.Gould 1992.

8.Myers 1990.

9.Ruse 1989, 203.

10.Ruse 1989, 203.

11.Gould 1996a, 39.

12.Gould 1996c.

13.Hertzberg 1989, 211-212.

14.Mahler 1996.

15.SAID, chapitre 6.

16.Gould 1994b.

17.Herrnstein et Murray 1994.

18.Fancher 1985, 201.

19.Fancher 1985, 212.

20.Fancher 1985, 208.

21.Kamin 1974a.

22.Kamin 1974b.

23.Gould 1981.

24.Gould 1996a.

25.Snyderman et Herrnstein 1983.

26.Samelson 1982.

27.Kamin 1974, 16.

28.Snyderman et Herrnstein 1983, 987.

29.Goddard 1917, 270.

30.Degler 1991, 39.

31.Degler 1991, 40.

32.Degler 1991, 354n16.

33.Degler 1991, 52.

34.Samelson 1975, 473.

35.Snyderman et Herrnstein 1983.

36.Gould 1981, 232.

37.Snyderman et Herrnstein 1983, 994.

38.Samelson 1975.

Auteur: Lothar

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