Culture de la Critique: Chapitre 2, L’école boasienne d’anthropologie (Troisième partie)

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Chapitre II – L’école boasienne d’anthropologie et le déclin du darwinisme en sciences sociales (troisième partie)

Boas représentait la quintessence de l’homme sceptique et était un ardent défenseur de la rigueur méthodologique en ce qui concerne les théories de l’évolution culturelle et l’influence de la génétique sur les différences entre différents individus ; pourtant, « le fardeau de la preuve ne reposait que très peu sur ses propres épaules »1.

Bien que Boas (à l’instar de Freud ; se référer au chapitre 4) ait formulé ses conjectures d’une façon très dogmatique, ses « reconstructions historiques sont des conclusions, des suppositions et des affirmations non justifiées, allant du simplement possible au manifestement absurde. Pratiquement aucune n’est vérifiable » 2.

En tant qu’ennemi éternel de la généralisation et de la construction théorique, Boas a néanmoins accepté sans réserve la « généralisation absolue à laquelle est parvenue Margaret Mead après une étude de quelques mois du comportement des adolescents aux Samoa », bien que les résultats de Mead différaient grandement de ce qui avait jusqu’alors été publié dans ce domaine3. De plus, Boas a permis, et ce sans la moindre critique, à Ruth Benedict de falsifier ses propres données sur les Kwakiutl4.

Toute cette entreprise peut ainsi être considérée comme un mouvement politique fortement autoritaire et ayant à sa tête un meneur charismatique. Les résultats furent éclatants : « La profession, dans son ensemble, a été unifiée au sein d’une unique organisation nationale d’anthropologues universitaires. Ceux-ci partageaient une même compréhension de ce que représentait la variété historiquement conditionnée de cultures humaines dans l’étude du comportement humain5. La recherche sur les différences raciales a cessé, et des théoriciens du racialisme et de l’eugénisme tels que Madison Grant et Charles Davenport ont été complètement exclus de la discipline.

À partir du milieu des années 1930, le point de vue boasien de la détermination culturelle du comportement humain avait acquis une forte influence sur les chercheurs en science sociale en général6. Les disciples de Boas ont pu aussi être comptés parmi les plus influents promoteurs universitaires de la psychanalyse7. Marvin Harris souligne que la psychanalyse a été adoptée par l’école boasienne parce qu’elle pouvait être utilisée comme outil pour la critique de la culture euro-américaine et, en effet, comme nous le verrons dans les chapitres suivants, la psychanalyse représente un vecteur idéal de critique culturelle. Une fois entre les mains de l’école boasienne, la psychanalyse a été complètement purgée de tous liens qu’elle pouvait avoir avec les théories évolutionnaires, et elle s’est bien mieux accommodée de l’importance des variables culturelles8.

La critique culturelle représentait également un aspect important de l’école boasienne. Stocking montre que plusieurs boasiens influents, dont Robert Lowie et Edward Sapir, ont été impliqués dans la critique culturelle de l’époque des années 1920, qui mettait l’acent sur une perception de Amérique comme trop homogène, hypocrite, et émotionnellement et esthétiquement répressive (surtout en ce qui a trait à la sexualité).

L’un des objectifs principaux de ce programme était la création d’ethnographies de cultures idylliques exemptes de tous les aspects de la culture occidentale qui sont mal perçus. Parmi ces boasiens, la critique culturelle a pris la forme d’une idéologie de « primitivisme romantique », dans laquelle certaines cultures non-occidentales sont érigées en modèle à suivre pour les sociétés occidentales.

La critique culturelle a été le thème central de deux des principales ethnographies boasiennes, à savoir Moeurs et Sexualité en Océanie de M. Mead et Échantillons de civilisations de R. Benedict. Ces travaux, en plus d’être erronés, présentent de manière inexacte de nombreuses problématiques associées à une analyse des comportements humains selon une perspective évolutionnaire.

Par exemple, les Zuni de Ruth Benedict étaient présentés comme exempt de guerres et d’homicides et préoccupés par l’accumulation de richesses. Les enfants n’y étaient pas disciplinés. Les rapports sexuels étaient sans engagement, la virginité, l’appartenance réciproque et la paternité étant par ailleurs ignorés. Les sociétés occidentales contemporaines sont, bien entendu, à l’opposé de ces paradis idylliques, et Benedict suggère que nous étudions de telles cultures afin de « juger les aspects dominants de notre propre civilisation »9.

De façon similaire, la représentation des Samoans faite par Margaret Mead ignore tout ce qui s’oppose à la thèse qu’elle défend10. Les comportements négativement perçus des Samoans de Mead, dont le viol et l’importance accordée à la virginité, y sont attribués à l’influence occidentale11.

Ces deux récits ethnographiques ont été la cible de critiques dévastatrices. L’évolution dans le temps de ces sociétés est plus conforme aux théories évolutionnaires qu’aux représentations de ces sociétés faites par Benedict et Mead12. Dans la controverse entourant l’ouvrage de Mead, certains de ses défenseurs ont souligné les possibles implications politiques négatives de la démythologisation de son ouvrage13. Quoi qu’il en soit, les questions soulevées par ces travaux de recherche demeurent toujours aussi chargées politiquement.

En effet, l’une des conséquences du triomphe des boasiens était qu’il n’y eut pratiquement aucune recherche menée au sujet de la guerre et de la violence au sein des peuples étudiés par les anthropologues14. La guerre et les guerriers étaient ignorés, et les cultures étaient vues comme fabricantes de mythes et donneuses de cadeaux. Orans montre que Mead a systématiquement ignoré les cas de viols, de violence, de révolution et de compétition dans son récit sur les Samoans. Seuls 5 articles sur l’anthropologie de la guerre ont été publiés au cours des années 1950.

De manière révélatrice, lorsque Harry Turney-High a publié son ouvrage intitulé Primitive Warfare en 1949, étudiant l’universalité de la guerre et ses fréquentes manifestations de sauvagerie, il a été complètement ignoré par le milieu de l’anthropologie – ce qui constitue un autre exemple des tactiques d’exclusion utilisée par les Boasiens contre les dissidents, également caractéristiques des autres mouvements intellectuels étudiés dans le cadre du présent ouvrage. L’abondance de données de Turney-High sur les peuples non-occidentaux entrait en conflit avec l’image d’eux favorisée par une profession fortement politisée et dont les membres ont purement et simplement exclu certaines données du discours intellectuel.

Ces exclusions ont donné lieu à un « passé pacifié »15 et à une « attitude d’auto-culpabilisation » selon laquelle les comportements des peuples primitifs étaient expurgés [ndt : de tout ce qui pourrait être perçu négativement chez eux] alors que le comportement des peuples européens était non seulement présenté comme étant particulièrement diabolique, mais aussi comme étant responsable des guerres dans lesquelles les peuples primitifs sont impliqués. Selon ce point de vue, il n’y a que l’inadéquation fondamentale de la culture européenne qui empêche l’avènement d’un monde idyllique exempt de tout conflit entre les différents groupes qui le composent.

La réalité, bien entendue, est bien différente. La guerre a été et demeure un phénomène récurrent au sein des sociétés primitives. Des études indiquent que plus de 90 % des sociétés sont impliqués dans une guerre quelconque, une forte majorité d’entre elles étant impliqués dans des activités militaires au moins une fois par an16. De plus, dès lors que des êtres humains modernes entrent en scène, il y a des indications claires d’une augmentation de la violence homicide, étant donné le nombre suffisamment élevé d’enterrements17. En raison de sa fréquence et de ses conséquences sérieuses, la guerre primitive a été plus mortelle que la guerre civilisée. La plupart des hommes dans les sociétés primitives et préhistoriques ont « été témoins de la guerre à de nombreuses reprises au cours de leur vie ».18


1. White 1966, 12.

2. White 1966, 13.

3. Freeman 1983, 291.

4. Torrey 1992, 83.

5. Stocking 1968, 296.

6. Stocking 1968, 300.

7. Harris 1968, 43.

8. Harris 1968, 433.

9. Benedict 1934, 249

10. Orans 1996, 155.

11. Stocking 1989, 245.

12. Caton 1990; Freeman 1983; Orans 1996; Stocking 1989.

13. Caton 1990, 226-227.

14. Keegan 1993, 90-94.

15. Keeley 1996, 163sq.

16. Keeley 1996, 27-32.

17. Keeley 1996, 37.

18. Keeley 1996, 174.

Auteur: Lothar

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1 Commentaire sur "Culture de la Critique: Chapitre 2, L’école boasienne d’anthropologie (Troisième partie)"

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o EEedong offre une pâlen
23 avril 2017 15 h 48 min

Un grand intello , celui-là . Le pauvre Claude Lévi-Strauss , longtemps coqueluche des milieux avancés , fait figure de nain à côté ..
Proclamer haut et fort que toutes les cultures se valent ,, franchement c’est une prouesse . Faut oser .

Malgré tous ces cuistres , je demeure inébranlable : l’Athènes de Périclès , la Florence des Médicis et la France de Louis XIV demeurent à mes yeux d’ignorant des sommets .
S’il vous faut absolument une référence exotique je consens à ajouter la Chine -, dynastie Han
Rassurez-moi . Je me fourvoie . Le sommet , c’est incontestablement la France de Sarko-Holland .. La prolifération des Nègues parmi nous , les performances des arabo-musulmans n’étant pas à la hauteur .

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