Culture de la Critique : Chapitre 2, L’école boasienne d’anthropologie (deuxième partie)

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Chapitre II – L’école boasienne d’anthropologie et le déclin du darwinisme en sciences sociales (première partie)

[Madison] Grant a décrit les immigrés juifs comme des égoïstes sans scrupules alors que les Américains de race nordique se suicidaient racialement en tolérant le fait d’être expulsés de leur propre terre1. Grant estimait également que les Juifs se mobilisaient afin de discréditer toute recherche concernant les races :

Il est à toute fin pratique impossible de publier, dans les journaux américains, de quelconques propos au sujet de certaines religions et de certaines races, qui deviennent littéralement hystériques lorsque désignées de façon explicite… À l’étranger, le contexte est tout aussi mauvais, et, selon l’un des plus éminents anthropologues français, la réalisation de mesures anthropologiques et la collecte de données concernant les recrues [ndt : de l’armée] françaises au commencement de la Grande Guerre ont été empêchées du fait de l’influence des Juifs, qui visaient à éliminer toute forme de différenciation raciale en France2.

L’une des méthodes de l’école Boasienne était de jeter le doute sur les théories générales de l’évolution humaine, telles que celles qui impliquent des séquences de développement, en mettant l’accent sur la grande diversité et la complexité chaotique du comportement humain, ainsi que sur le relativisme des critères de l’évaluation culturelle. Les boasiens faisaient valoir que les théories générales de l’évolution devaient se baser sur une étude très détaillée de la diversité culturelle, mais en réalité, n’a pu être dégagée aucune théorie générale des résultats de cette recherche dans le demi-siècle qui a suivi l’avènement de cette profession en tant que profession dominante3.

Du fait de son rejet des opérations scientifiques que sont la généralisation et la classification, l’anthropologie boasienne se définit donc davantage comme une anti-théorie que comme une théorie de la culture humaine4. Boas s’opposait également à la recherche en génétique humaine – ce que Derek Freeman5 appelle son « aversion obscurantiste pour la génétique ».

Boas et ses disciples étaient affairés à mettre sur pied un programme idéologique au sein du monde de l’anthropologie américaine6 7 8. Boas et ses associés avaient le sens de l’identité de groupe, se consacraient à une vision des choses commune et à un programme faisant office d’outil de domination de la structure institutionnelle de l’anthropologie9.

Ils formaient un groupe soudé et doté d’un programme politique et intellectuel clair, plutôt qu’un regroupement d’individualistes recherchant la vérité de façon désintéressée. La défaite des darwinistes « ne s’est pas produite sans une forte exhortation de tous les fils de leurs mères soutenant la « Droite ». Elle ne s’est pas non plus produite sans une forte pression exercée à la fois sur les amis fidèles et sur les « camarades plus faibles » – souvent induite par la seule force de la personnalité de Boas »10.

À partir de 1915, les boasiens contrôlaient l’American Anthropological Association et constituaient les deux tiers de son exécutif 11. En 1919, Boas pouvait affirmer que « l’essentiel des travaux en anthropologie actuellement réalisés aux États-Unis » étaient faits ses étudiants à l’Université Columbia 12. À partir de 1926, tous les principaux départements d’anthropologie étaient dirigés par des étudiants de Boas, pour la plupart juifs. Son protégé, Melville Herskovits13 soulignait que les quatre décennies de présence de Boas à l’Université Columbia ont assuré la continuité de son enseignement, ce qui a permis la formation et le développement d’étudiants qui ont fini par constituer l’essentiel du noyau dur des anthropologues américains, et qui en sont venus à diriger la plupart des principaux départements d’anthropologie aux États-Unis. Ceux-ci ont ensuite, à leur tour, formé des étudiants qui… ont perpétué la tradition selon laquelle leurs professeurs avaient eux-mêmes été formés.

Selon Leslie White14, les étudiants de Boas les plus influents ont été Ruth Benedict, Alexander Goldenweiser, Melville Herskovits, Alfred Kroeber, Robert Lowie, Margaret Mead, Paul Radin, Edward Sapir et Leslie Spier. Les individus constituant ce « petit groupe d’universitaires soudé […] unis sous la bannière de leur maître »15 étaient tous Juifs, à l’exception de Kroeber, Benedict et de Mead. Frank16 mentionne également plusieurs autres notables étudiants de Boas de première génération (Alexander Lesser, Ruth Bunzel, Gene [Regina] Weltfish, Esther Schiff Goldfrank et Ruth Landes).

La famille de Sapir avait fui les pogroms de Russie en s’exilant à New York, alors que sa langue maternelle était le Yiddish. Bien que non-religieux, il s’est progressivement intéressé, tôt dans sa carrière, aux sujets touchant les Juifs et s’est plus tard engagé dans l’activisme juif, plus spécifiquement en mettant sur pied un centre d’éducation sur le judaïsme en Lituanie17. Les origines de Ruth Landes permettent aussi de mettre en lumière la dimension ethnique du mouvemet boasien. Sa famille était notoirement impliquée dans la sous-culture gauchiste de Brooklyn, et elle a par ailleurs été présentée à Boas par Alexander Goldenweiser, à la fois un proche ami de son père et l’un des principaux étudiants de Boas.

Contrairement à la nature idéologique et politique des motivations de Boas, le militantisme environnemental de Kroeber et sa défense du concept de culture étaient « entièrement théoriques et professionnels »18. Ni ses écrits privés, ni ses écrits publics ne contiennent beaucoup d’allusions aux questions d’intérêt public concernant les Noirs ou, plus généralement, la question raciale aux États-Unis, en comparaison avec les écrits professionnels et les publications de Boas, dans lesquels ces allusions sont si fréquentes et apparentes. Kroeber, tout autant que Boas, réfutait l’utilisation de la race comme une catégorie analytique, mais il est parvenu à cette conclusion davantage par le biais de la théorie que par celui d’une idéologie. Kroeber soutenait que « notre travail est de promouvoir l’anthropologie plutôt que de mener des batailles au nom de la tolérance dans d’autres domaines »19.

Ashley Montagu était également un étudiant de Boas à l’influence considérable20. Montagu, dont le nom à la naissance était Israel Ehrenberg, était un combattant remarquable dans la guerre menée contre l’idée que les différences de capacités intellectuelles au sein du genre humain étaient, entre autres, de nature raciale. Il était également fortement conscient de son identité juive, affirmant, à un moment, que « si vous êtes élevé en Juif, vous savez que tous les non-Juifs sont antisémites. […] Je crois qu’il s’agit d’une bonne hypothèse de travail »21. Montagu affirmait que la race est une construction sociale, que les êtres humains sont intrinsèquement coopératifs (mais pas intrinsèquement agressifs) et qu’il y a une fraternité universelle entre les hommes – une idée hautement problématique pour beaucoup au commencement de la Seconde Guerre mondiale.

Il convient également de mentionner le nom d’Otto Klineberg, professeur de psychologie à l’Université Columbia. Klineberg était « infatigable » et « ingénieux » dans son argumentaire contre l’existence même de différences raciales au sein de l’humanité. Il fut influencé par Boas lors de son passage à l’Université Columbia, et lui a dédicacé son ouvrage, Race Differences, publié en 1935. Klineberg « s’est donné pour mission de faire pour la psychologie ce que son ami et collègue à l’Université Columbia [Boas] a fait pour l’anthropologie : purger sa discipline de toute explication raciale des différences sociales au sein du genre humain »22.

Il est donc intéressant, dans ce contexte, de souligner que les membres de l’école boasienne ayant acquis la plus grande notoriété publique ont été deux Gentils, à savoir Benedict et Mead. À l’instar d’autres grandes périodes de l’histoire (se référer aux chapitres 3 et 4 du présent ouvrage et au chapitre 6 de SAID), les Gentils sont devenus les porte-paroles, et donc les membres les plus visibles, d’un mouvement dominé par les Juifs. En effet, tout comme Freud, Boas recrutait des Gentils dans son mouvement, étant préoccupé par le fait que « la judaïté de ce mouvement rendrait sa science partisane aux yeux du public, ce qui la compromettrait »23.

Boas entrevoyait l’étude de Margaret Mead sur l’adolescence aux Samoa sous l’angle de son utilité dans le débat portant sur l’inné et l’acquis qui faisait rage à l’époque24. Les résultats de ces recherches ont été publiés dans Coming of Age in Samoa – un livre qui a révolutionné l’anthropologie américaine en la tirant dans la direction de l’environnementalisme radical. Son succès est essentiellement dû à la promotion qui en a été faite par les étudiants de Boas dans les départements d’anthropologie de prestigieuses universités américaines25. Cet ouvrage, ainsi que celui de Ruth Benedict, Patterns of Culture, ont également eu une influence considérable sur d’autres acteurs des sciences sociales, des psychiatres, et plus généralement sur le public, au point où, à partir du milieu du XXe siècle, il était désormais chose courante pour les Américains les plus éduqués que d’expliquer les différences observés au sein du genre humain en termes culturels, et de dire que « la science moderne a montré que toutes les races humaines sont égales »26.

Boas ne citait que très rarement les travaux de gens ne faisant pas partie de son groupe, sauf lorsqu’il s’agissait de les dénigrer alors qu’il promouvait et citait sans relâche les travaux de gens de son groupe, comme ce fut le cas pour ceux de Mead et Benedict. L’école boasienne d’anthropologie en est donc venue à ressembler à un microcosme similaire au judaïsme à plusieurs égards, notamment du fait qu’elle constitue une stratégie évolutionnaire de groupe hautement collectiviste, qui se caractérise par un fort attachement à l’identité du groupe, des politiques d’exclusion et une forte cohésion dans la poursuite des intérêts communs au sein du groupe.

L’anthropologie boasienne, du vivant de Boas, à tout le moins, s’apparentait aussi au judaïsme traditionnel d’une autre manière : elle était hautement autoritaire et ne tolérait pas la dissension. Comme dans le cas de Freud (se référer au chapitre 4 du présent ouvrage pour plus de détails), Boas était une figure patriarcale, soutenant fortement ceux qui partageaient ses points de vue tout en excluant ceux qui les rejetaient : Alfred Kroeber considérait Boas comme « un vrai patriarche » qui « faisait office de puissante figure paternelle, soutenant ceux auxquels il s’identifiait dans la mesure où il percevait une certaine réciprocité, tout en étant totalement indifférent, voire hostile aux autres lorsque le contexte l’exigeait »27. « Boas a toutes les caractéristiques d’un gourou, d’un professeur charismatique adulé et d’un maître, « littéralement glorifié » par des disciples dont il s’est « assuré une loyauté permanente » »28.

Comme dans le cas de Freud, pratiquement tout ce que faisait Boas était considéré, aux yeux de ses disciples, comme étant de la plus haute importance et lui faisait mériter sa place parmi les plus grands intellectuels de tous les temps. Tout comme Freud, Boas ne tolérait pas les divergences théoriques ou idéologiques entre lui et ses étudiants. Ceux qui n’étaient pas d’accord avec le meneur, ou qui étaient impliqués dans des conflits personnels avec lui, comme Clark Wissler et Ralph Linton, étaient tout bonnement exclus du mouvement. White29 voit dans l’exclusion de Wissler et Linton des relents de conflit ethnique, tous deux étant des gentils. White30 suggère également que la condition de gentil de George A. Dorsey n’est pas étrangère à son exclusion du groupe de Boas en dépit de ses efforts pour s’y intégrer. Kroeber31 décrit la façon dont George A. Dorsey, « gentil américain et titulaire d’un doctorat de l’Université Harvard, a échoué dans sa tentative d’être admis dans ce groupe sélect ». Un aspect de ce caractère autoritaire peut être vu à travers l’implication de Boas dans la suppression complète de la théorie évolutionnaire en anthropologie32.


1. Grant 1921, 16, 91.

2. Grant 1921, xxxi-xxxii.

3. Stocking 1968, 210.

4. White 1966, 15.

5. Freeman 1991, 198.

6. Degler 1991.

7. Freeman 1991.

8. Torrey 1992.

9. Stocking 1968, 279-280.

10. Stocking 1968, 286.

11. Stocking 1968, 285.

12. Stocking 1968, 296.

13. Herskovits 1953, 23.

14. White 1966, 26.

15. White 1966, 26.

16. Frank 1997, 732.

17. Frank 1997, 735.

18. Degler 1991, 90.

19. Stocking 1968, 286.

20. Shipman 1994, 159ff.

21. Shipman 1994, 166.

22. Degler 1991, 179.

23. Efron 1994, 180.

24. Freeman 1983, 60-61, 75.

25. Freeman 1991.

26. Stocking 1968, 306.

27. Stocking 1968, 305-306.

28. White 1966, 25-26.

29. White 1966, 26-27.

30. White 1966, 26-27.

31. Kroeber 1956, 26.

32. Freeman 1990, 197.

Auteur: Lothar

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1 Commentaire sur "Culture de la Critique : Chapitre 2, L’école boasienne d’anthropologie (deuxième partie)"

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albert
14 avril 2017 21 h 03 min

L’oeuvre de cette secte n’a que de lointains rapports avec la science .
Il s’agit pour ces idéologues de défendes des intérêts juifs et de les faire prévaloir ..

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