Culture de la Critique : Chapitre 1, Introduction et théorie (troisième partie)

On retrouvera ici le sommaire de l’ouvrage.


Chapitre I – Les Juifs et la critique radicale de la culture des Gentils : Introduction et théorie (troisième partie)

La présente discussion reflète ainsi la description des intellectuels juifs allemands du XIXe siècle faite par Sorkin1, qui les présente comme les éléments constitutifs d’une « communauté invisible de Juifs allemands acculturants qui ont pérennisé certaines cultures distinctes au sein de la culture de la majorité. »

La contribution culturelle juive à la culture des Gentils, au sens large, a donc été assurée d’une manière très particulariste et par laquelle la judéité de cette communauté a constitué un élément important tout en demeurant « invisible ». Même Berthold Auerbach (né en 1812), illustre représentant des intellectuels juifs assimilés, a « manipulé certains éléments de la culture de la majorité d’une façon spécifiquement juive allemande. »2. Auerbach en est venu à faire figure de modèle pour les intellectuels juifs sécularisés qui étaient des Juifs assimilés n’ayant pas renié le judaïsme. La plupart d’entre eux ne côtoyaient d’ailleurs que des gens appartenant à cette communauté [ndt : d’autres intellectuels juifs] et considéraient leur contribution à la culture allemande comme une forme spécifique et séculaire du judaïsme – la « communauté invisible » d’intellectuels fortement attachés à leur identité juive.

Cette manipulation de la culture au bénéfice de groupes particuliers a représenté un thème majeur de la littérature antisémite. C’est ainsi que la critique de la culture allemande formulée par Heinrich Heine était perçue [ndt : par les auteurs antisémites] comme un outil utilisé par son groupe [ndt : le groupe de Heine – son cercle d’intellectuels juifs] dans sa recherche du pouvoir, au détriment de la cohésion sociale des Gentils3.

Il importe de souligner que dans nombre des mouvements qui font l’objet des chapitres qui suivent, les instigateurs desdits mouvements ont tenté de couvrir leur discours d’un vernis scientifique, la science étant, à l’époque moderne, un gage de vérité et de respectabilité intellectuelle. White4 souligne, en ce qui a trait à l’école Boasienne d’anthropologie, que l’aura de la science est trompeuse : « Ils font en sorte que leurs prémisses et leurs buts paraissent avoir été déterminés par la scientifique, et que tous croient en cette origine scientifique. En vérité, ce n’est absolument pas le cas… Ils sont, de manière évidente, sincères. Leur sincérité et la loyauté dont ils font prévue à l’égard de leur groupe est, toutefois, de nature à persuader et, par conséquent, à tromper. »

Cette remarque illustre bien la théorie évolutionnaire de l’aveuglement développée par Robert Thriver (1985) : Les meilleurs dupeurs sont ceux qui se sont dupés eux-mêmes. Par moments, la duperie devient consciente. Charles Liebman5 évoque son acceptation inconsciente des idéologies universalistes (béhaviorisme et libéralisme) en tant que scientifique social et suggère qu’il est lui-même aveuglé en ce qui concerne l’effet de l’identité juive dans ses croyances : « En tant que béhavioriste (et libéral), je peux dire que j’ai été relativement inconscient dans l’usage de ma méthodologie académique, mais je crois que cela devait se passer ainsi. Dans le cas contraire, je travaillerais à déconstruire cet universalisme que j’ai embrassé. »

Conceptualisation de la critique radicale juive de la société des gentils

Les sections précédentes ont montré la tendance générale qu’ont eu les intellectuels Juifs à être impliqués, dans diverses période de l’histoire, dans la critique sociale, et j’en ai livré une analyse sous l’angle de la théorie de l’identité sociale. De façon plus formelle, il y a deux différents types d’explications de la tendance des Juifs à promouvoir les idéologies et les mouvements politiques qui visent à miner l’ordre social des Gentils [ndt : l’ordre social en place].

Premièrement, de telles idéologies et de tels mouvements peuvent avoir pour dessein de profiter économiquement ou socialement aux Juifs. De manière évidente, l’un des thèmes principaux du judaïsme post-Lumières a été l’ascension [ndt : sociale] rapide des Juifs et les tentatives de limitation, par le pouvoir Gentil, de leur accès au pouvoir et à des statuts sociaux [ndt : plus importants]. Étant donné l’évidence de cette réalité, les Juifs, pour des raisons pratiques liées à leurs propres intérêts économiques et politiques, sont naturellement attirés par les mouvements qui se veulent critiques envers les structures de pouvoir des Gentils, et qui peuvent même aller jusqu’à prôner le renversement complet de ces structures.

C’est ainsi que le pouvoir tsariste russe prônait une politique de fermeté envers les Juifs par peur d’être dépassé par ceux-ci dans le cadre d’une économie libérale6. Cette fermeté du régime tsariste à l’égard des Juifs s’est révélé être un puissant facteur d’unification des Juifs du monde entier, et il n’est pas déraisonnable de faire l’hypothèse que l’implication juive au sein des mouvements radicaux en Russie était motivée par l’intérêt qu’avaient les Juifs à renverser le régime tsariste. En effet, Arthur Liebman7 souligne que le radicalisme politique juif dans l’Empire russe doit être vu comme la résultante des restrictions économiques imposées aux Juifs, dans un contexte de pauvreté et d’explosion démographique au sein même de la communauté juive. De façon analogue, le mouvement socialiste des travailleurs juifs des années 1930, aux États-Unis, avait pour objectif l’amélioration des conditions de travail de ses membres, qui étaient majoritairement juifs8.

Un autre objectif important des mouvements politiques et intellectuels juifs a été de combattre l’antisémitisme. Par exemple, l’intérêt porté par les Juifs envers le socialisme, dans de nombreux pays, au cours des années 1930, était en partie imputable à l’opposition des communistes [ndt : sur le plan doctrinal, à tout le moins] au fascisme et à l’antisémitisme9. L’association générale qui est faite entre antisémitisme et conservatisme politique a souvent été expliquée par le fort engagement des Juifs à gauche, ce qui inclut les tendances gauchistes de nombreux Juifs fortunés10. Le combat contre l’antisémitisme est également devenu l’un des principaux objectifs des Juifs radicaux aux États-Unis après qu’une large part de la communauté juive ait avancé socialement jusqu’à devenir partie intégrante de la classe moyenne11. La montée de l’antisémitisme ayant conséquemment freinée l’ascension sociale des Juifs au cours des années 1930, l’intérêt des Juifs pour la gauche ne s’en est trouvée que renforcée12.

Le chapitre 2 du présent ouvrage montre clairement que le déterminisme culturel de l’école Boasienne d’anthropologie, permettait de combattre l’antisémitisme en combattant la pensée racialiste et les programmes eugénistes, majoritairement défendus par les Gentils. La psychanalyse (chapitre 4) et l’École de Francfort (Chapitre 5) ont également fortement contribué au développement et à la propagation de théories de l’antisémitisme qui attribuent celui-ci à des projections irrationnelles des Gentils. La théorie portée par l’École de Francfort était également de nature à désigner les allégeances groupales des Gentils comme autant de pathologies, ou plus précisément comme des symptômes de troubles psychiatriques, tout en demeurant silencieux au sujet de ces mêmes allégeances qui existaient pourtant au sein de la communauté juive.

Par ailleurs, l’implication juive dans la critique sociale peut avoir été influencée par des processus liés à l’identité sociale, et ce indépendamment des objectifs plus pratiques tels que le combat contre l’antisémitisme. La recherche concernant les processus liés à l’identité sociale a permis de mettre en lumière une tendance à la différenciation entre les normes externes à un groupe social et les points de vue caractérisant spécifiquement ce même groupe social13. Dans le cas du contact entre Juifs et Gentils, les normes externes seraient représentées par les consensus existant au sein de la société des Gentils. Dans un tel scénario, on pourrait s’attendre à ce que les individus s’identifiant comme juifs développent une perception négative de l’environnement externe à la communauté juive, principalement représenté par la structure de pouvoir et la structure sociale des Gentils.

L’on pourrait s’attendre à ce que la représentation que se fait la communauté juive de la société des Gentils soit à la fois négative et marquée par une tendance à l’exagération des aspects négatifs de cette société et de sa structure sociale. Du point de vue de l’identité sociale, la tendance des Juifs à subvertir l’ordre social ne devrait donc pas se limiter aux idéologies et aux programmes sociaux qui sont conformes aux intérêts économiques et sociaux de la communauté juive, mais également être porteuse d’une critique générale négative et d’une dépréciation de la culture des Gentils – « le pur pouvoir destructif du rationalisme juif lorsqu’il n’est plus confiné à la seule communauté [ndt : juive] traditionnelle »14.

Une analyse sous l’angle de l’identité sociale permet également de prédire que de telles perceptions négatives sont d’autant plus probables que la structure de pouvoir des Gentils fait preuve d’antisémitisme, que celui-ci soit réel ou simplement perçu. L’une des conclusions élémentaires de [ndt : la théorie de] l’identité sociale est que des groupes vont tenter de subvertir les catégorisations sociales négatives qui leurs sont imposées par un autre groupe15.

Les processus liés à l’identité sociale seraient alors intensifiés par l’impression qu’ont les Juifs que la culture des Gentils leur est hostile et que ces derniers les ont souvent persécutés. Ainsi, Feldman16 fait état de fortes corrélations entre l’intensification du sentiment identitaire des Juifs et leur rejet de la culture des Gentils comme conséquences de l’antisémitisme depuis les tous débuts du judaïsme, dans l’Ancien monde, et jusqu’à aujourd’hui. Dans Lord George Bentnick : A Political Biography17, le théoricien racialiste Benjamin Disraeli, qui était fortement attaché à son identité juive bien qu’ayant reçu le baptême chrétien, disait que « la persécution […] bien qu’injuste, pourrait avoir réduit la juiverie des temps modernes à la quasi-justification de leur vengeance malveillante. Ils sont devenus odieux et hostiles aux hommes au point de mériter les mauvais traitements que leur infligent actuellement les sociétés au sein desquelles ils vivent et auxquelles ils ne peuvent pratiquement pas se mêler. » Il en résulte ainsi, selon Disraeli, une perception extrêmement négative, par les Juifs, de la société des Gentils, et une volonté de renversement de l’ordre social de cette société :

Mais la société existante a choisi de persécuter cette race, qui devrait en fait constituer un allié de choix pour elle, et quelles en ont été les conséquences ?

Celles-ci peuvent être trouvées dans la dernière manifestation du principe destructif en Europe. Une insurrection survient contre les traditions et l’aristocratie, contre la religion et la propriété [ndt : privée]. […] Des hommes de Dieu collaborent avec des athées, des capitalistes rusés et avides font alliance avec des communistes ; la race élue tend la main aux classes sociales inférieures de l’Europe ! Et tout cela parce qu’ils souhaitent détruire cette ingrate chrétienté, qui leur doit tout jusqu’à son nom, et dont ils ne peuvent plus endurer la tyrannie18

En effet, Théodore Herzl a embrassé le socialisme, au cours des années 1890, en ce que cela représentait une réponse à l’antisémitisme qui continuait de sévir ; il ne s’agissait pas tant d’une conformité à ses intérêts politiques et économiques qu’à une volonté de destruction de la structure de pouvoir antisémite des Gentils : « Les Juifs, jusqu’alors bannis de la société, deviendront l’ennemi de celle-ci. Ah, leur honneur civique n’est pas protégé, il est permis de les insulter, d’être condescendant envers eux, et, à l’occasion, de les piller et de les battre – qu’est-ce qui les retiendrait alors de basculer dans l’anarchie ? » Les Juifs « n’ont plus d’attache dans l’État. Ils rejoindront les partis révolutionnaires, rendant leurs armes plus nombreuses et plus dangereuses. Ils veulent mettre les Juifs du côté de la foule – tant mieux, ils iront eux-mêmes vers le peuple. Prenez garde, ils ont atteint leur limite; n’allez pas trop loin. »19.

De façon analogue, Sammons20 décrit les bases de l’attraction mutuelle entre Heinrich Heine et Karl Marx en notant « qu’ils n’étaient pas réformateurs mais plutôt haineux, et cela représentait certainement leur principale caractéristique commune. »

L’hypothèse, cohérente avec la théorie de l’identité sociale, est que la motivation fondamentale des intellectuels juifs impliqués dans la critique sociale est simplement la haine qu’ils éprouvent envers la structure de pouvoir des Gentils, qu’ils perçoivent comme antisémite. Cette antipathie à l’égard du monde non-juif est également évoquée dans le commentaire du sociologue et intellectuel new-yorkais Michael Walzer21 à propos des « pathologies dans la vie des Juifs », et plus particulièrement de « leur impression que « toute la planète est contre nous », la peur qui en résulte, le ressentiment et la haine du goy et les rêves secrets de revanche et de victoire. » De tels « rêves secrets de revanche et de victoire » constituent l’un des thèmes abordés au chapitre 3 du présent ouvrage, qui porte sur les personnalités radicales juives, ainsi qu’au chapitre 4, qui traite de Freud et de la psychanalyse.

1.Sorkin 1985, 102.

2.Sorkin 1985, 107.

3.Mosse 1970, 52.

4.White 1966, 2.

5.Liebman 1973, 213.

6.Lindemann 1991; SAID, Ch. 2.

7.Liebman 1979, 29ff.

8.Liebman 1979, 267.

9.Lipset 1988, 383; Marcus 1983.

10.Lipset 1988, 375ff.

11.Levin 1977, 211.

12.Liebman 1979, 420ff, 507.

13.Hogg et Abrams 1988.

14.Johnson 1988, 291-292.

15.Hogg et Abrams 1988.

16.Feldman 1993, 43.

17.Disraeli 1852, 489.

18.Disraeli 1852, 498-499.

19.Kornberg 1993, 122.

20.Sammons 1979, 263.

21.Walzer 1994, 6-7.

Auteur: Lothar

Partager cet article sur

Publier un commentaire

3 Commentaires sur "Culture de la Critique : Chapitre 1, Introduction et théorie (troisième partie)"

5000

Montrer les commentaires les :   Plus récents | Plus anciens
Jacot
16 mars 2017 22 h 12 min

Encore merci de nous offrir de l’excellent McDonald et Bravo à Lothar pour le travail de traduction.
ce McDonald-là, on peut consommer sans modération, il ne fait pas grossir et rend plus cultivé ^^

Jones
16 mars 2017 23 h 38 min

Excellent article. Merci.

Waffen-SS
19 mars 2017 17 h 33 min

Oui,comme Jacot,tous chez McDonald…à volonté!
Notre Guide les appelle les ptomaïnes:substances toxiques aminées se produisant dans la putréfaction des matières animales,ferment de décomposition de nos sociétés blanches..
Merci Lothar pour votre abnégation.

wpDiscuz