Culture de la critique : Chapitre 1, Introduction et théorie (deuxième partie)

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Chapitre I – Les Juifs et la critique radicale de la culture des Gentils : Introduction et théorie (deuxième partie)

Il importe de souligner, par conséquent, que les Juifs qui ont à la fois fondé et dominé ces mouvements et dont cet ouvrage fait par ailleurs mention, se caractérisaient par leur intelligence, leur résilience et leur capacité de s’intégrer à des groupes qui sont à la fois cohésifs, coopératifs et hautement dédiés à la cause qu’ils défendent.

Ces groupes peuvent ainsi être vus comme autant de versions sécularisées des différents mouvements Juifs qui ont existé auparavant, et ce non seulement de par la grande proportion de leurs membres revendiquant une identité juive, mais aussi parce que la stratégie évolutionnaire de ces groupes a conservé les principales caractéristiques du judaïsme. Ce sont par ailleurs ces caractéristiques qui ont permis à ces groupes d’être hautement efficaces dans la réalisation de leurs objectifs.

Les études de cas présentées ici, indiquent, globalement, que des groupes très disciplinés et coopératifs peuvent surpasser des stratégies davantage individualistes. En effet, l’un des thèmes importants des chapitres qui suivent est que les intellectuels juifs ont mis sur pied des groupes dont l’influence est en grande partie imputable à la solidarité et à la cohésion qui y prévalent. L’activité intellectuelle n’est pas différente des autres types d’efforts que les êtres humains sont amenés à faire ; les groupes cohésifs y dominent les stratégies individualistes. Cette réalité fondamentale a joué un rôle de premier plan dans le succès du judaïsme au cours de l’histoire, et ce tant dans les relations d’affaires et l’établissement de monopoles commerciaux que dans les mouvements intellectuels et politiques qui font l’objet de cet ouvrage1.

L’un des autres thèmes principaux de cet ouvrage est que les intellectuels juifs ont mis sur pied des mouvements intellectuels critiquant de manière radicale les institutions des sociétés des Gentils. Inversement, les sociétés dirigées par les Gentils ont souvent été à l’origine d’idéologies ayant pour but de justifier de manière rationnelle les institutions d’une société donnée à une époque donnée. Cela semble avoir été le cas des principales religions du monde et, plus récemment, d’idéologies telles que le communisme, le fascisme et la démocratie libérale. Le judaïsme représentant une stratégie de groupe minoritaire [ndt : minoritaire notamment au sein de sociétés dominées démographiquement par les Gentils] ayant sa propre vision du monde, celui-ci a eu tendance à embrasser des idéologies dont la perception des idéologies et des institutions de la société hôte est négative.

Cet état des choses découle directement de la théorie de l’identité sociale. La perception négative des Gentils, visible dans les écrits religieux juifs, est remarquable. La Loi de la Pureté considère les Gentils et leurs terres comme intrinsèquement impurs. Les Gentils y sont typiquement assimilés à des animaux prompts à sombrer dans la pire des débauches, tel qu’indiqué dans les écrits de Maïmonide, où les femmes païennes sont soupçonnées de s’adonner à la prostitution, et où il est mentionné que les hommes païens ont une tendance à la bestialité2.

Les Juifs se considèrent comme les descendants de Jacob, que la Genèse représente comme un être à la peau lisse, délicat et contemplatif. Quant aux Gentils, ils y sont incarnés par Esau, qui est à la fois le frère jumeau et l’antithèse de Jacob – hirsute, vulgaire et brutal. Tandis qu’Esau mène une vie de chasseur et de guerrier, Jacob est mû par son intelligence et sa ruse et est le maître d’Esau, auquel Dieu a commandé de servir Jacob. Lindemann3 montre que ces stéréotypes sont toujours portés par les Juifs du monde moderne.

Le judaïsme peut en venir à être vu comme subversif lorsque les Juifs tentent d’inculquer aux Gentils une perception négative de leur propre culture. L’association du judaïsme aux idéologies subversives est relativement ancienne. Ayant relevé le lien entre les Juifs et les idées subversives dans les pays musulmans, Lewis (1984, 104) souligne que le sujet de la subversion juive est aussi le fait « d’autres époques et d’autres endroits. » Johnson4 note qu’à partir du Moyen-Âge, les Juifs convertis [ndt : ayant renié le judaïsme de gré ou de force], et plus particulièrement ceux s’étant convertis de force, représentaient « une faction critique, revendicatrice et dérangeante au sein de l’intelligentsia […] [ce qui] va dans le sens de l’affirmation selon laquelle les Juifs étaient intellectuellement subversifs. »

Le titre d’un récent ouvrage portant sur l’art juif au Moyen-Âge exprime bien cette affirmation : Dreams of Subversion in Medival Jewish Art and Literature5 [ndt : le titre de ce livre peut être traduit en français de la manière suivante : Rêves de subversion dans l’art et la littérature juives du Moyen-Âge]. L’une des remarques d’Epstein à ce sujet est que « l’on peut sentir la rage qui habitait les Juifs de la fin du Moyen-Âge lorsqu’ils ont appelé à l’éradication du christianisme »6.

De l’Antiquité au Moyen-Âge, les perceptions négatives des institutions des Gentils n’ont pas, pour l’essentiel, débordé du cadre de la communauté juive. Toutefois, à partir du bouleversement causé par les conversions forcées en Espagne, au XVème siècle, ces perceptions négatives ont fait leur apparition dans les cercles d’intellectuels les plus prestigieux ainsi que de dans les médias de masse.

Ces perceptions critiquaient les institutions des sociétés des Gentils de manière radicale, ou alors menaient au développement de structures intellectuelles qui justifient le caractère juif [ndt : des différents mouvements politiques et intellectuels] dans un contexte de sécularisation de l’environnement intellectuel.

Faur7 montre que les conversos [ndt : les Juifs s’étant convertis au christianisme en Espagne et au Portugal, notamment au cours des XVème et XVIème siècles, de gré ou de force] étaient largement surreprésentés au sein des groupes de penseurs humanistes qui s’opposaient à la nature corporatiste de la société espagnole, au sein de laquelle le christianisme jouait un rôle de premier plan. Analysant le fil conducteur des travaux de ces penseurs, Faur8 souligne que « bien que les stratégies aient pu varier – de la production d’œuvres littéraires très sophistiquées à l’écriture d’articles académiques ou philosophiques – l’objectif demeurait le même ; présenter des idées et des méthodes qui auraient pour effet d’écarter les valeurs et les institutions portées par les « vieux chrétiens » […] L’urgence que représentait le remplacement des valeurs et des institutions de l’Espagne chrétienne est devenue encore davantage évidente lors du premier massacre des conversos commis par les vieux chrétiens à Toldeo, en 1449. »

De façon analogue, Castro9 souligne que les écrits porteurs d’une « violente critique sociale » et de « rancœur antisociale », et tout particulièrement les satires sociales, ont été le fait d’auteurs conversos au cours du XVe siècle.

Un bon exemple de cette tendance est l’œuvre La Célestine (dont la première édition a été publiée en 1499) de Fernando de Rojas, qui l’a écrite « avec toute l’angoisse, tout le pessimisme et tout le nihilisme d’un converso ayant perdu la religion de ses ancêtres tout en étant incapable de s’approprier le christianisme et de s’y intégrer. Rojas a soumis la société Castillane de son époque à « une analyse tranchante, détruisant, avec un esprit qualifié de « destructeur », toutes les valeurs traditionnelles et les représentations mentales du système à la fois nouveau et intolérant. En commençant par la littérature, puis en poursuivant avec la religion, en passant par toutes les « valeurs » du système des castes – honneur, courage, amour – tout y est pulvérisé de façon perverse »10.

Cette association des Juifs aux idéologies subversives s’est poursuivie pendant et après l’époque des Lumières, les Juifs étant en mesure de participer au débat intellectuel public en Europe occidentale. Écrivant à propos de Baruch Spinoza, Paul Johnson11 l’a qualifié de « premier exemple majeur du pur pouvoir destructeur du rationalisme juif lorsque celui-ci n’est plus confiné à la communauté [ndt : juive] traditionnelle. » De façon analogue, Heinrich Heine est « à la fois le prototype et l’archétype d’un nouvel acteur dans le monde littéraire Européen : l’homme de lettres juif et radical sachant user de ses compétences, de sa réputation et de sa popularité pour miner la confiance intellectuelle de l’ordre établi »12.

Ce « pur pouvoir destructif » de l’intelligence juive a été un aspect important de l’époque ayant précédé le national-socialisme en Allemagne. Tel qu’indiqué dans SAID13, l’une des caractéristiques principales de l’antisémitisme au sein des conservateurs sociaux et des antisémites raciaux en Allemagne, entre 1870 et 1933, était leur croyance en un rôle de premier plan des Juifs dans le développement d’idées subversives pour les idéologies et croyances traditionnelles allemandes.

Au cours des années 1920, les Juifs ont été largement surreprésentés parmi les éditeurs et les écrivains en Allemagne, et « l’une des causes générales de la montée de l’antisémitisme [ndt : au cours de cette période] était la forte propension des Juifs dissidents à attaquer les institutions et les coutumes nationales, et ce tant dans des écrits socialistes que non socialistes »14. Cette « violence médiatique » dirigée contre la culture allemande par des écrivains juifs tels que Kurt Tucholsky – qui « avait son cœur subversif sur la main »15 – a été abondamment relayée par la presse antisémite16.

Les Juifs n’étaient pas simplement surreprésentés au sein des journalistes, intellectuels et autres « producteurs de culture » dans la République de Weimar, ils ont essentiellement créé ces mouvements. « Ils attaquaient violemment tous ce qui était lié à la société allemande. Ils méprisaient l’armée, le pouvoir judiciaire, et la classe moyenne en général »17. Massing18 souligne la perception que l’antisémite Adolf Stoecker avait du « manque d’estime pour le monde chrétien et conservateur » dont faisaient preuve les Juifs.

L’antisémitisme au sein des professeurs d’université à l’époque de la République de Weimar était tout particulièrement alimenté par l’idée que « le Juif représentait le côté critique ou « négatif » de la pensée moderne, l’analyse et le scepticisme qui aidaient à détruire les certitudes morales, la ferveur patriotique et la cohésion sociale des États modernes »19.

La propagande nationale-socialiste de cette période, reflétant bien cette perception, affirmait que les Juifs tentaient de miner la cohésion sociale des sociétés des Gentils tout en demeurant eux-mêmes impliqués au sein d’un groupe fortement cohésif – un deux poids, deux mesures selon lequel la base de la cohésion sociale au sein des Gentils était fortement critiquée, alors que, parallèlement, « les Juifs entretenaient leur propre cohésion à l’échelle internationale, leurs liens de sang et leur unité spirituelle »20.

Cet angle d’analyse permet de saisir l’un des principaux buts de l’effort intellectuel juif, à savoir la déconstruction des stratégies de cohésion des Gentils tout en poursuivant le développement et l’utilisation des leurs. Cette question est par ailleurs également soulevée dans la discussion portant sur l’implication juive dans les mouvements politiques radicaux et dans l’École de Francfort aux chapitres 3 et 5.

Ce phénomène n’était pas spécifique à l’Allemagne. Gilson21, discutant de ses professeurs juifs au tout début du XXème siècle en France, a dit :

Les doctrines de ces professeurs d’université était en réalité assez différentes les unes des autres. Même la philosophie personnelle de Levy-Bruhl différent quelque peu de celle de Durkheim, alors que Frederic Rauh avait des idées bien à lui. […] Le seul élément commun à toutes ces doctrines est négatif, mais néanmoins réel et important. On pourrait présenter cet élément commun comme une opposition radicale à tout ce qui est socialement perçu comme une contrainte dont il faut se libérer. Spinoza et Brunschvieg ont réalisé cette libération par la métaphysique, alors que Bergson l’a fait par l’intuition.

Les Juifs ont également été en première ligne de la culture de l’opposition aux États-Unis, en Angleterre et en France depuis le milieu des années 1960, tout particulièrement en tant que défenseurs de la culture de l’opposition dans les médias et dans le monde universitaire22.

Stein23 montre que son échantillon, majoritairement composé d’écrivains et de producteurs d’émissions télévisées des années 1970 étaient très hostiles à ce qu’ils percevaient comme une caste culturelle dominée par les Gentils, bien que leurs critiques les plus sévères étaient formulées non pas lors d’entretiens officiels, mais plutôt dans le cadre de conversations informelles.

Les représentations, à la télévision, des figures de proue de l’élite des Gentils issues du monde des affaires et de l’armée étaient le plus souvent très négatives. Par exemple, « l’idée que se faisaient les écrivains des militaires était celle d’hommes parfaitement glabres, blonds et exclusivement d’ascendance WASP [ndt : WASP est l’acronyme de White Anglo-Saxon Protestant, ou « Blanc Anglo-Saxon protestant »– Ce groupe a traditionnellement représenté une large part des américains blancs.]. Dans l’esprit de quelques-unes des personnes que j’ai interrogées, ces officiers blonds étaient toujours à un cheveu de basculer dans le national-socialisme. Ils étaient considérés comme appartenant à une classe dirigeante aryenne qui pouvait potentiellement prendre des mesures répressives à l’égard des individus d’autres origines ethniques, ou qui prenait de telles mesures dans les faits »24.

En effet, Glazer et Moynihan25 voient l’émergence de la culture de l’opposition aux États-Unis comme le triomphe du point de vue politico-culturel juif new-yorkais. Certains écrivains et artistes visuels juifs (parmi lesquels figurent E. L. Doctorow, Norman Mailer, Joseph Heller, Frederick Wiseman et Norman Lear) ont été impliqués de manière disproportionnée dans différentes tentatives de représenter la société américaine comme une société « malade »26.

L’une des méthodes classiques de subversion culturelle « implique une attaque d’inégalités et d’irrationalités réelles. Puisque toutes les sociétés en sont composées, il y aura toujours une abondance de cibles potentielles. Toutefois, l’attaque n’est généralement pas dirigée spécifiquement contre les inégalités et les irrationalités elles-mêmes. Ces inégalités et irrationalités sont instrumentalisées dans le but de réaliser un objectif plus important : l’affaiblissement de l’ordre social lui-même »27.

Dans cet ouvrage, je me suis concentré sur l’implication juive dans des mouvements opposés aux découvertes d’ordre évolutionnaire, biologique et génétique en sciences sociales, dans les idéologies politiques radicales, dans la psychanalyse, dans l’École de Francfort et dans les New-York Intellectuals.

Ces mouvements ne sont pas spécifiquement juifs en ce qu’ils n’ont pas pour but de justifier certains éléments spécifiques du judaïsme tels que le séparatisme culturel et génétique. L’une de leurs caractéristiques principales, toutefois, est que les Juifs ont été largement surreprésentés au sein de ces mouvements, que la majorité de ces individus étaient caractérisés par un fort sentiment identitaire juif, et qu’ils étaient tous porteurs d’une attitude négative à l’égard de la culture des Gentils.

1. Voir en particulier PTSDA, Ch. 5.

2. The Code of Maimonides, Book V: The Book of Holiness, XXII, 142.

3. Lindemann 1997, 5.

4. Johnson 1988, 214-215.

5. M.M. Epstein 1997.

6. M.M. Epstein 1997, 115.

7. Faur 1992, 31ff.

8. Faur 1992, 31.

9. Castro 1954, 557-558.

10. Rodríguez-Puértolas 1976, 127.

11. Johnson 1988, 291-292.

12. Johnson 1988, 345.

13. SAID, Ch. 2,5.

14. Gordon 1984, 51.

15. Pulzer 1979, 97.

16. Johnson 1988, 476-477.

17. Rothman et Lichter 1982, 85.

18. Massing 1949, 84.

19. Ringer 1983, 7.

20. Aschheim 1985, 239.

21. Gilson 1962, 31-32.

22. Ginsberg 1993, 125ff et Rothman et Isenberg 1974a, 66-67.

23.Stein 1979, 28; Voir aussi Lichter et al. 1994 et Powers et al. 1996.

24. Stein 1979, 55-56.

25. Glazer 1963 et Moynihan 1970.

26. Rothman et Lichter 1982, 120.

27. Rothman et Lichter 1982, 120.

Auteur: Lothar

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5 Commentaires sur "Culture de la critique : Chapitre 1, Introduction et théorie (deuxième partie)"

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Jacot
4 mars 2017 9 h 01 min

Merci au Pr Kevin McDonald pour ce remarquable ouvrage ainsi qu’à Lothar pour cette traduction et sachons gré à Blanche de nous permettre de découvrir ou redécouvrir de précieux chefs-d’œuvre de réflexion et de connaissance.

Waffen-SS
4 mars 2017 15 h 40 min

Que les youtres nous appellent les Gentils montre bien toute leur haine et leur mépris à notre encontre.
J’ai découvert ce terme ‘Gentil’ en lisant Les Protocoles des Sages de Sion,qui rappelons-le comme nous le disait Henry Ford,est un faux qui ne raconte que des vérités…
Les youpins ont l’art de la discussion et de la persuasion car ce sont les grands maîtres du mensonge.(Schopenhauer)
La preuve?
Six millions…rien à rajouter.

Waffen-SS
4 mars 2017 15 h 41 min

Merci Lothar!

4 mars 2017 15 h 49 min

En fait, je crois que le mot “Gentil” vient du latin gens qu’on traduit par clan, tribu et par extension, nation. Les Juifs opposent d’un côté eux-mêmes, et de l’autre côté, “les nations”.

Il y a la même chose chez les chrétiens. Les non-chrétiens sont parfois appelés les Gentils – par exemple la Somme contre les Gentils de Saint Thomas d’Aquin, dont la cible est un philosophe musulman et un juif.

STOP GÉNOCIDE DES BLANCS
15 mars 2017 12 h 39 min

Merci d’alimenter nos connaissances sur le fameux (((problème))), cette (((maladie))) n’en saura que mieux combattu, nos sociétés occidentale retrouveront l’antique vaccin perdu en 1945.

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