Roman Töppel : Koursk, 1943 – La plus grande bataille de la Seconde guerre mondiale

La bataille de Koursk a déjà suscité une très abondante bibliographie et, à première vue, on pourrait penser qu’il n’y a rien de nouveau à dire sur cet événement qui constitue l’un des principaux tournants (si ce n’est le principal sur le front est) de l’histoire de la Seconde guerre mondiale.

Le travail de Roman Töppel nous apporte la preuve du contraire. Cet historien, qui travaille à l’Institut d’histoire contemporaine de Munich, est parti du principe qu’il ne fallait pas se fier aux mémoires des maréchaux et généraux allemands et soviétiques, souvent publiés de longues années après la guerre mais partir des archives de l’époque, en l’occurrence principalement des journaux de marche des grandes unités soviétiques aussi bien qu’allemandes. Ces documents, établis au jour le jour, collationnent les ordres donnés et reçus, décrivent en détail les opérations, réalisent un état des pertes aussi bien humaines que matérielles.

Après avoir abattu un énorme travail de dépouillement des archives, Töppel nous offre un récit de la bataille assez différent de celui qui est habituellement donné. Son livre est davantage orienté sur la conduite des opérations que sur les combats proprement dits. La bataille est donc analysée du point de vue des états-majors et non de celui des combattants sur le terrain. On ne trouvera donc pas de récits d’actes d’héroïsme (ou de défaillance), ni d’analyses sur le moral ou le vécu des soldats placés en première ligne.

La définition même de l’ampleur de la bataille suscite déjà des polémiques. Traditionnellement, l’historiographie allemande la limite à l’opération Citadelle, au sens strict du terme, du 5 au 15 juillet (même si des combats sporadiques se poursuivirent jusqu’au 23 juillet). Les historiens russes considèrent, en revanche, que cette bataille comprend trois phases, l’offensive allemande en juillet, puis les deux contre-offensives soviétiques de Briansk et Orel au nord, ainsi que Belgorod et Kharkov au sud (fin juillet et août). Töppel se rallie à la vision russe en intégrant les contre-attaques soviétiques dans son analyse.

En Allemagne, l’importance de la bataille a été longtemps minimisée, alors qu’en URSS, et aujourd’hui encore en Russie, elle fait l’objet de toute une série de mythes et légendes, comme le combat de Prokhorovka, présenté comme une gigantesque mêlée de blindés, qui ne fut en réalité qu’un affrontement d’une importance limitée. Au cours de cette bataille, la plupart des chars soviétiques furent détruits par l’aviation et l’artillerie allemande. Il n’y eut en définitive que très peu de combats opposant directement des blindés les uns contre les autres.

Le livre de Töppel comprend quatre parties. La première, relativement succincte, est consacrée à la planification et au contexte géostratégique. On peut regretter, à ce sujet, que l’auteur ne parle guère des sondages soviétiques effectués au printemps 1943 en vue de conclure une paix séparée avec le Reich. Hitler comme on le sait s’opposa à l’ouverture de négociations avec Staline, estimant que l’offre était un piège. Cet épisode peu connu aurait certainement mérité des développements plus longs, d’autant plus que les archives soviétiques sont désormais ouvertes aux chercheurs.

La seconde concerne l’analyse de la bataille proprement dite. Le livre apporte à ce sujet de nombreuses précisions qui vont à l’encontre de la vision communément admise. Plus qu’un choc des blindés, Koursk aurait été caractérisée par l’affrontement des meilleures divisions blindées de la Wehrmacht à l’élite des unités d’infanterie de l’Armée rouge appuyées par une puissante artillerie. L’offensive allemande, à en croire Töppel, a été d’ailleurs brisée par l’artillerie plus que par les blindés soviétiques.

Infanterie soviétique

Cette partie comporte aussi des éléments très intéressants et, pour la plupart inédits, concernant le rôle de l’aviation. Koursk marque en effet la dernière intervention en masse de la Luftwaffe sur le front est. Globalement celle-ci domina les soviétiques mais, par manque de carburant, elle ne put jamais obtenir une maîtrise totale du ciel, ce qui handicapa lourdement l’offensive allemande.

Le troisième chapitre analyse les causes de l’échec de la Wehrmacht. Celle-ci apparaît à l’été 1943 à son zénith. Elle n’a jamais disposé d’effectifs aussi importants ; son moral est revenu au plus haut ; son matériel surclasse largement celui de l’ennemi dans presque tous les domaines ; son encadrement, du sergent au maréchal, apparaît en tout point excellent. Pourtant malgré tous ces atouts, la Wehrmacht est incontestablement vaincue.

Pour Töppel la cause de cette défaite est à chercher dans l’absence de réserves. Pour vaincre à Koursk, l’Allemagne avait jeté toutes ses forces. La condition de la victoire résidait dans la brièveté de l’opération. Or, dès les premiers jours, Koursk prit la forme d’une bataille d’attrition. Même si la Wehrmacht infligeait en moyenne des pertes cinq fois supérieures à celles qu’elle subissait, elle n’était plus en mesure de remplacer le matériel et surtout les hommes qu’elle perdait sur le terrain. C’est, selon l’auteur, la raison principale qui décida Hitler d’ordonner dès le 13 juillet l’arrêt de l’offensive.

Töppel tord ainsi le cou à une légende qui voudrait que ce fût le débarquement allié en Sicile qui mit fin aux attaques de la Wehrmacht. Après Koursk, l’Allemagne ne serait plus jamais en mesure de reprendre l’initiative sur le front Est, elle devrait se contenter de freiner le rouleau compresseur soviétique en se battant pied à pied, ne pouvant plus ainsi que retarder l’échéance d’un défaite devenue inéluctable.

La dernière partie est consacrée à la mémoire de la bataille et la façon dont en Russie et en Allemagne, s’est construit le récit de ce combat gigantesque qui engagea plus de deux millions et demi d’hommes ainsi que des milliers de blindés et d’avions. Töppel analyse en particulier la façon dont la mêlée de Prokhorovka a été inventée de toute pièce dans les années 1950 par l’historiographie soviétique ainsi que les raisons de cette falsification.

Un livre remarquable à lire par tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la Deuxième guerre mondiale.

Auteur: Procope

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13 Commentaires sur "Roman Töppel : Koursk, 1943 – La plus grande bataille de la Seconde guerre mondiale"

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STOP GÉNOCIDE DES BLANCS
22 mars 2018 19 h 41 min

Je peux même ajouter, que la bataille de koursk à été perdu pour une autre raison, et celle-ci tout aussi importante voir capitale, les forces Américano-Anglo-saxonne avaient pris de l’avance sur le IIIéme Reich dans la bataille du renseignement, Malheureusement pour le Reich les soviétiques étaient au courant de l’attaque et ont eu tout le loisir de se préparer.
Cette bataille du renseignement à été en partie incisive sur l’ensemble du conflit, et pour notre grand malheur nous avons perdu la guerre.

autescousios
23 mars 2018 10 h 51 min

C’est un sujet fort sous-estimé par l’ensemble des historiens, les renseignements ayant surtout été fournis plus par des traîtres que par des services d’espionnage. Dans son « Points de détails controversés sur le 3ème Reich et la 2ème GM », Bernard Plouvier aborde succintement le sujet (extrait) :

« Par eux, la Stavka (l’état-major général soviétique) est informée, dans un délai de 48h, des projets opérationnels, des plans définitifs, des unités engagées, des dates et heures de début des offensives ou des opérations de dégagement d’unités encerclées. Les seules surprises de la Stavka lui seront occasionnées par les offensives mises au point par Hitler au QG d’un GA (Groupe d’Armées), lorsqu’ils n’a pas auprès de lui ceux de ses collaborateurs qui travaillent pour l’ennemi (ils ne seront neutralisés qu’en juillet 1944, lors de la répression du complot visant à tuer le chef de l’état). »

A noter que lorsque Hitler pratique ainsi, les Allemands sont vainqueurs même en se battant à 1 contre 3. Et que sans ces traîtres qui ont envoyé à la mort des centaines de milliers de leurs compatriotes, même Stalingrad aurait été une victoire et la guerre à l’Est aurait pris une autre tournure.

Plouvier approfondit ce sujet dans son « Traîtres et comploteurs dans l’Allemagne hitlérienne ». Ce livre est vraiment un incontournable pour ceux qui s’intéressent à cette guerre, je le recommande (éditions Dualpha).

Racines Blanches
7 avril 2018 0 h 31 min

Tu as raison, Autescousios, c’est principalement aux traîtres que les Alliés devaient leurs renseignements. Que l’amiral Canaris et tous ceux qui l’ont suivi dans la trahison aillent au diable.

À lire, à ce sujet, l’excellent livre de Claude NANCY, Hitler contre Judas, dusponible en PDF.

AA
22 mars 2018 20 h 38 min

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raceboard
23 mars 2018 15 h 29 min

merci Procope
cet article confirme l’idée que je me suis faite après la lecture d’ouvrages ( que je penses non véritablement « historiquement correct  » ) sur le sujet.
victoire sovietique grâce au surnombre et à l’artillerie
et aussi grâce aux renseignements : les soviets connaissaient le plan allemand

il ne faut jamais oublier que c’est les vainqueurs qui ont écrit l’histoire….

Sonny Crockett
25 mars 2018 9 h 35 min

Merci pour cet article et pour les commentaires intéressants.

Plus qu’à Koursk où qu’à Stalingrad, c’est à Moscou, fin 1941, que le Reich a perdu la guerre. Ils ont échoué d’un rien, aux portes de la capitale.
Le Japon a une grosse responsabilité sur ce coup. il n’a pas déclaré la guerre a l’URSS, alors que dans le même temps l’Allemagne déclarait la guerre à son ennemi Yankee. La logique aurait voulu qu’en compensation, il declare la guerre à la Russie a son tour. Il ne l’a pas fait, et Staline (qui craignait beaucoup une offensive Nippone) a donc pu mobiliser ses troupes basées à l’est pour sauver Moscou in extremist.

L’Allemagne, niveau armement, avait la qualité, mais pas la quantité. Son seul espoir était de vaincre vite et d’éviter à tout prix une guerre d’usure.
A 15 jours près, les Allemands auraient pris Moscou.
On pourra mettre ça aussi sur le compte du coup de main (imprévu) que Hitler a du donner au gaffeur Mussolini en Grece, retardant dramatiquement l’invasion de l’URSS. L’hiver Russe, lui, n’ayant pas été en retard.

D’autres mettent ça sur le dos des généraux Allemands qui n’ont pas obéi aux ordres stratégiques d’Hitler et ont mené, en 1941, une offensive frontale, à l’ancienne, alors que le Führer avait élaboré un plan différent, basé sur l’encerclement des grandes villes Russes. Malade a l’époque, il n’aurait pas eu la force physique de tenir tête à son état major (si l’on en croit les carnets de son médecin Morell) et d’imposer ses vues. Goering pretendant que ce plan génial aurait permis la victoire.
Difficile à dire…

LC987
26 mars 2018 11 h 04 min

Il y a eu aussi l’erreur du Führer de ne pas se fixer sur un nombre réduit d’arme et de multiplier les prototypes.

Ajoutons aussi que sa victoire sur la France est due à l’incroyable bêtise du HC français. (non-finissage de la Maginot jusqu’à Dunkerque, et engloutissement des forces vers une offensive en Belgique alors que toute la stratégie depuis vingt ans était la défensive).

Autre légende : les Français ne se seraient pas battu. On les critique, avec justesse,assez souvent ici, raison de plus pour leur rendre hommage (militairement, pas politiquement) : jamais les Allemands n’ont subi de pertes/jour aussi élevées que lors dela campagne de France. Quant aux pertes françaises,elles atteignaient les tristes sommets de 14-18.

Il y a eu des failles de deux côtés, donc. Mais pour moi, l’erreur allemande essentielle est de ne pas avoir plus écouté les européanistes comme Rosenberg et Himmler et bien trop les chauvins pangermanistes. Au lieu du gouvernement roublard de Vichy, il fallait se montrer généreux avec la France, y mettre en place un gouvernement NS avec Déat, Doriot, Rebatet etc, et renverser l’alliance franco-anglaise en impliquant tout le potentiel militaire français (il en restait) dans la lutte (ces soldats ont manqué à l’est).
Seconde erreur : ne pas s’être allié aux Bélarussiens et aux Ukrainiens.

Bref, tout ne s’explique pas par la trahison de fumiers comme Canaris et compagnie.

autescousios
27 mars 2018 0 h 08 min

« Seconde erreur : ne pas s’être allié aux Bélarussiens et aux Ukrainiens. »

Je ne pense pas pourtant que le 3ème Reich ait boudé les volontaires ukrainiens et (biélo)russes… :

Avant juin 1941, l’armée allemande avait déjà intégré 2 bataillons de nationalistes ukrainiens (« Nachtigal » et « Roland » recrutés en Pologne) qui furent versés ensuite dans la SS-Don 29 Kaminski recrutée également en Ukraine. Une autre SS-Don était formée d’Ukrainiens, la 14. Et la 30 fut formée de Biélorusses en 1944 (à partir de 9 bataillons qui avaient auparavant combattu dans la Wehrmacht).

On peut ajouter pour les Russes un excellent corps de cavalerie cosaque (15ème), et environ un million de volontaires (les Hiwis) de valeur très variable, et l’embryon d’une « armée russe de libération » (armée Vlassov), dont une partie a passé à l’ennemi début mai 1945 à Prague.

Pour le reste, je suis d’accord.
Bien que je tiens à préciser que je ne prétends pas que tout s’explique par la trahison, j’ai seulement dit que le problème a été sous-estimé par les historiens. Quand le chef suprême du renseignement – ainsi que ses principaux adjoints – ne fait pas son boulot, on ne peut pas dire que cela n’a aucune conséquence grave !

Michael
26 mars 2018 15 h 50 min

La 3ème www que nous préparent les Shmuel sera bien plus dévastatrice et apocalyptique, Que le seigneur nous vienne en aide

« En ces temps de tromperie généralisée Dire la vérité est un acte révolutionnaire »

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