Wilbur Smith : Rage – Chapitre IX

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Chapitre IX

Il ne semblait pas qu’elle eût manqué à aucun des enfants, à l’exception de Michael. Centaine, en son absence, avait géré la maison de sa coutumière main de fer en gant de bonbon, et, après qu’ils eurent accueilli Tara par des embrassades consciencieuses mais insincères, les enfants ne parlèrent plus que de ce que « Nana » avait fait et dit, et Tara était douloureusement consciente de ce qu’elle avait négligé de leur rapporter des cadeaux.

Seul Michael était différent. Les premiers jours, il ne la quitta plus des yeux, errant derrière elle, insistant même pour passer son précieux samedi après-midi avec elle, à la clinique, tandis que ses deux frères allaient au stade de Newlands Rugby Ground avec Shasa pour voir l’équipe de Western Province affronter les All Blacks de Nouvelle-Zélande, venus en visite.

La présence de Michael contribua à alléger un peu de la difficulté des premiers préparatifs de la fermeture de la clinique. Elle avait demandé à ses trois infirmières noires de commencer à chercher d’autres emplois. « Bien sûr, je vous paierai vos salaires jusqu’à ce que vous ayez trouvé une autre situation, et je vous aiderai de tout mon possible – » Mais elle avait quand même dû subir le reproche dans leur regard.

Désormais, un mois plus tard, elle était assise à la table chargée du petit-déjeuner de Weltevreden par un matin de dimanche, à l’ombre tachetée des treilles de lierre de la terrasse, les domestiques en costume de crêpe blanc s’affairant autour d’elle. Shasa lisait à voix haute des extraits du Sunday Times que personne n’écoutait, Sean et Garrick de disputaient âprement sur le point de savoir qui était le meilleur arrière de rugby du monde, et Isabella réclamait l’attention de son père. Michael lui faisait un compte-rendu détaillé de l’intrigue du livre qu’il était en train de lire, et elle avait le sentiment d’être un imposteur, une actrice jouant un rôle sans l’avoir répété.

Shasa finit par froisser son journal et le laissa tomber à terre, accédant à la requête d’Isabella de « prends-moi sur tes genoux Papa ! », ignorant la protestation rituelle de Tara ; et demanda : « Très bien, tout le monde, nous allons à présent mettre à l’ordre du jour la grave question de ce que nous allons faire de ce dimanche. » Cette phrase faillit précipiter une émeute, qu’Isabella ponctua du cri perçant « Pique-nique ! Pique-nique ! » Et ce fut pique-nique au final après que Shasa eut déterminé son vote en faveur de sa fille.

Tara essaya de se défiler, mais Michael fut si près des larmes qu’elle renonça, et ils s’en allèrent tous en goguette, suivis des domestiques et des paniers de pique-nique dans la carriole. Sûrement, ils auraient pu prendre la voiture, mais le trajet était la moitié du plaisir.

Shasa avait fait aménager le bassin de réception de la cascade pour en faire une piscine naturelle, et avait fait construire une paillote sur la berge. La grande attraction était la longue descente le long de la roche douce et polie de la cascade dans un grand tube en plastique, et le plongeon abrupt final dans le grand bassin vert au-dessous, trajet accompagné par les hurlements et les cris de joie. C’était là un sport dont l’intérêt ne se démentait jamais, et il tint les enfants occupés toute la matinée.

Shasa et Tara, en maillot de bain, se prélassaient sur l’herbe de la berge, savourant la chaude et rayonnante lumière du soleil. Ils étaient souvent venus ici lors des premiers jours de leur mariage, avant même que la piscine fût maçonnée et la paillote construite. En fait, Tara était certaine que plus d’un des enfants avait été conçu sur cette berge verte. Certaines des sensations chaudes de ces jours demeuraient. Shasa ouvrit une bouteille de Riesling, et ils se sentirent tous deux plus détendus et plus ouverts l’un à l’autre qu’ils ne l’avaient été depuis des années.

Shasa sentit l’occasion, tira la bouteille de vin du seau à glace, et en remplit de nouveau le verre de Tara avant de dire : « Ma chérie, j’ai une chose à te dire, qui est d’une grande importance pour nous tous, et pourrait changer notre vie assez substantiellement. »

« Il a trouvé une autre femme » pensa-t-elle, mi-terrifiée, mi-soulagée, et elle ne comprit pas d’abord ce qu’il était en train de lui dire.

Puis, soudain, l’énormité de la chose l’écrasa. Shasa allait les rejoindre, il rejoignait les Boers. Il unissait ses forces à l’alliance des hommes les plus malfaisants que l’Afrique eût jamais enfantés, ces architectes suprêmes de la misère, de la souffrance et de l’oppression.

« Je pense qu’on m’offre une occasion d’employer mes talents et mon don pour la finance pour le bien de ce pays et de son peuple » disait-il, et elle faisait balancer le pied de son verre entre ses doigts, fixant le liquide d’or pâle, n’osant lever les yeux pour le regarder de crainte qu’il vît ce qu’elle pensait.

« J’ai considéré la chose sous tous les angles, et j’en ai discuté avec Mère. Je pense que j’ai un devoir envers ce pays, cette famille et moi-même. Je crois que je dois le faire, Tara. »

C’était une chose terrible que de sentir les derniers fruits pourris de son amour pour lui se rabougrir et tomber en poussière, mais, presque instantanément, elle se sentit libre et légère : son fardeau l’avait quittée, remplacé par un afflux d’émotions contraires. Ce fut si puissant qu’elle ne put, pendant un bon moment, mettre un nom dessus, puis elle s’aperçut que c’était de la haine.

Elle se demanda si elle avait pu se sentir coupable envers lui, elle douta même avoir jamais pu l’aimer. Sa voix ronronnait, occupée à se justifier, à tenter d’excuser l’inexcusable ; et pourtant elle n’osait toujours pas lever le regard vers lui, de crainte qu’il ne le vît dans ses yeux. Elle sentait un besoin presque irrésistible de lui hurler « Tu es cruel, égoïste, immonde, tout comme eux ! » et de l’agresser physiquement, d’arracher son œil unique avec ses ongles, et il lui fallut toute sa volonté pour rester calme et silencieuse. Elle se souvint de ce que Moses avait dit, et s’accrocha à ses paroles. Elles semblaient être la seule chose sensée au milieu de cette folie.

Shasa acheva son explication, qu’il avait si soigneusement préparée pour elle, et attendit sa réponse.

Elle était assise sur la serviette, dans le soleil, les jambes repliées sous elle, fixant le verre dans ses mains. Il la regarda comme il ne l’avait pas regardée depuis des années, et vit qu’elle était toujours belle. Son corps était lisse, légèrement bronzé, ses cheveux étincelaient de reflets irisés dans le soleil, et ses gros seins, qui l’avaient toujours enchanté, semblaient être à nouveau gonflés.

Il se sentit attiré par elle, et excité comme il ne l’avait pas été depuis longtemps, et il tendit doucement la main vers elle et toucha sa joue.

« Parle-moi » dit-il d’un ton d’invitation. « Dis-moi ce que tu en penses. »

Elle leva le menton, et les regarda dans les yeux.

Pendant un instant, il fut pétrifié par son regard, inscrutable et impitoyable, comme celui d’une lionne. Mais Tara sourit légèrement, et s’ébroua, et il pensa qu’il s’était mépris, que ce n’était pas de la haine qu’il avait vue dans ses yeux.

« Tu as déjà décidé, Shasa. Qu’as-tu besoin de mon approbation ? Je n’ai jamais pu t’empêcher de faire quoi que ce soit que tu voulais. Pourquoi espérerais-je y parvenir maintenant ? »

Il fut stupéfait et soulagé. Il avait anticipé un rude combat.

« Je voulais que tu saches pourquoi » dit-il. « Je voulais que tu saches que nous voulons tous les deux la même chose : la prospérité et la dignité pour tout le monde sur cette terre. Que nous avons des moyens différents d’y parvenir, et je crois que le mien est plus efficace. »

« Encore une fois, qu’est-ce que tu as besoin de mon approbation ? »

« J’ai besoin de ta coopération » corrigea-t-il, « car, en un sens, cette offre dépend de toi. »

« Comment cela ? » demanda-t-elle, détournant les yeux vers les enfants qui s’ébattaient en lançant des éclaboussures. Seul Garrick n’était pas dans l’eau. Sean l’avait noyé, et il était désormais assis, tremblant, au bord de la piscine, son corps maigre et chétif bleu de froid. Il respirait avec difficulté, la ligne de ses côtes émergeant sur sa poitrine au rythme de ses toussotements et de ses reniflements.

« Garry » dit-elle d’une voix dure. « Ça suffit. Sèche-toi, et mets ton maillot de corps. »

« Oh, M’man » voulut-il protester, et elle lui jeta un regard furieux.

« Fais-le, tout de suite. » Il se dirigea à contrecœur vers la paillote. Elle se retourna vers Shasa. « Tu veux ma coopération ? »

Elle sentait totalement maîtresse d’elle-même. Elle ne le laisserait pas voir ce qu’elle pensait de lui et de ses monstrueuses intentions. « Dis-moi ce que tu veux que je fasse. »

« Ça ne te surprendra pas d’apprendre que le BOSS, le Bureau de la Sécurité d’État, a un dossier assez épais sur toi. »

« Compte tenu du fait qu’ils m’ont arrêtée trois fois, tu as raison » dit Tara en souriant d’un rictus serré et sans joie, « ça ne me surprend pas. »

« Eh bien, ma chérie, la réalité des choses aujourd’hui est qu’il me serait impossible d’avoir rang de ministre alors que tu continues à nourrir un Caïn et à semer le désordre avec tes sœurs de l’Écharpe Noire. »

« Tu veux que j’abandonne mon engagement politique ? Mais, et mon passif ? Je veux dire, je suis une délinquante endurcie, tu sais. »

« Par chance, la police d’État te considère avec une certaine indulgence amusée. J’ai vu une copie de ton dossier. Leur jugement est que tu es une dilettante, naïve et impressionnable, facilement embrigadée par tes associées plus vicieuses. »

L’insulte était dure à souffrir. Tara sauta sur ses pieds et alla à grandes enjambées vers le bord de la piscine, saisit Isabella par le poignet et la tira du bassin.

« Ça suffit aussi pour toi, jeune fille. » Elle ignora les hurlements de protestation d’Isabella, et lui enleva son maillot de bain.

« Tu me fais mal » gémit Isabella alors que sa mère frictionnait ses cheveux trempés avec une serviette sèche et rugueuse, puis l’y enveloppait. Isabella courut vers son père, toujours pleurnichante, se prenant les pieds dans la serviette.

« Maman veut pas que je nage. » Elle se blottit sur ses genoux.

« La vie est pleine d’injustices » fit Shasa en la câlinant. Elle eut un dernier reniflement de sanglot, et blottit ses boucles humides contre son épaule.

« Très bien, je suis une dilettante incapable. » Tara revint se laisser tomber sur le tapis de plage. Elle avait repris contenance, et s’assit face à lui, en tailleur. « Mais si je refuse de céder ? Si je continue à suivre les commandements de ma conscience ? »

« Tara, n’essaie pas de provoquer une confrontation » dit-il doucement.

« Tu obtiens toujours ce que tu veux, n’est-ce pas, Shasa ? » Elle le provoquait, mais il secoua la tête, refusant le défi.

« Je veux qu’on en discute logiquement et calmement » dit-il, mais elle ne put s’empêcher de le braver encore, car l’insulte lui était restée en travers de la gorge.

« C’est moi qui aurais la garde des enfants. Tu dois le savoir, tes super avocats ont dû t’en avertir. »

« Bon sang de bonsoir, Tara, tu sais que ça n’est pas à ça que je pensais » dit froidement Shasa, mais il serra son enfant plus fort. Isabella leva la main et toucha son menton.

« Tu piques » murmura-t-elle gaiement, indifférente à la tension. « Mais je t’aime quand même Papa. »

« Oui, mon ange, moi aussi je t’aime » dit-il. Puis, à Tara : « Je ne te menaçais pas. »

« Pas encore » répliqua-t-elle. « Mais ça devrait être la prochaine étape, si je te connais bien – et normalement c’est le cas. »

« Peut-on discuter raisonnablement ? »

« Ce n’est pas nécessaire » capitula soudain Tara. « Ma décision est déjà prise. J’avais déjà vu la futilité de ces petites manifestations. Ça fait déjà quelque temps que je me suis rendu compte que c’était une perte de temps. Je sais que j’ai négligé les enfants, et, pendant ma dernière visite à Johannesburg, j’ai décidé que je devais reprendre mes études et laisser la politique aux professionnels. J’avais déjà décidé de démissionner de l’Écharpe et de fermer la clinique, ou de la donner à quelqu’un d’autre. »

Il la fixa, abasourdi. Il était incrédule d’une victoire trop aisément gagnée.

« Qu’est-ce que tu veux en retour ? » demanda-t-il.

« Je veux retourner à l’université, et faire un doctorat d’archéologie » dit-elle d’un ton vif. « Et je veux une liberté complète de me déplacer et de poursuivre mes études. »

« Vendu » acquiesça-t-il promptement, sans même tenter de dissimuler son soulagement. « Tiens-toi à carreau politiquement, et tu pourras aller où tu veux, quand tu veux. » Et, malgré lui, ses yeux descendirent sur ses seins. Il avait vu juste, ils avaient bellement grossi, et gonflaient les bonnets de soie de son bikini. Il se sentit une envie chaude et empressée d’elle.

Elle en vit l’expression sur son visage. Elle la connaissait si bien, et en était répugnée. Après ce qu’il venait de lui dire, après les insultes qu’il lui avait négligemment adressées, après sa trahison de ce qui lui était cher et sacré, elle savait qu’elle ne pourrait jamais le subir à nouveau. Elle redressa le haut de son bikini, et alla chercher sa robe.

Shasa était ravi de ce marché, et, bien qu’il bût rarement plus d’un verre d’alcool, cet après-midi-là, il but le restant du Riesling tandis que lui et les garçons cuisinaient le repas dans le foyer du barbecue.

Sean prenait ses devoirs d’assistant-chef très au sérieux. Seule une ou deux des tranches de viande finirent dans la poussière, mais, comme Sean l’expliquait à ses jeunes frères, « Ce sont les vôtres, et si vous ne les touchez pas avec les dents, vous ne sentirez même pas le sable. » À la table de la paillote, Isabella aidait Tara à préparer la salade, se gavant allègrement de sauce française au passage, puis, quand ils s’assirent pour manger, Shasa fit se tordre de rire les enfants avec ses histoires. Seule Tara resta insensible à l’hilarité générale.

Lorsque les enfants eurent reçu la permission de quitter la table, avec ordre de ne pas nager pendant une heure le temps que leur digestion se fasse, Tara lui demanda doucement : « À quelle heure pars-tu demain ? »

« Tôt » répondit-il. « Il faut que je sois à Johannesburg avant midi. Lord Littleton arrive par le Comet de Londres. Il faut que je sois là pour l’accueillir. »

« Combien de temps resteras-tu absent cette fois ? »

« Après l’inauguration, David et moi irons faire un tour » répondit-il.

Il avait voulu qu’elle fût présente à la cérémonie d’inauguration qui célébrerait et donnerait publicité à l’ouverture de la souscription aux actions de la nouvelle mine de Silver River. Elle avait trouvé une excuse, mais remarqua qu’aujourd’hui il ne renouvelait pas l’invitation.

« Donc, tu pars pour dix jours à peu près ? » Chaque trimestre, Shasa et David faisaient un tour de toutes les opérations de la société, depuis la nouvelle usine chimique de Chaka Bay et les moulins à papier du Transvaal oriental jusqu’à la mine de diamants de H’ani, dans le désert du Kalahari, navire amiral de l’entreprise.

« Peut-être un peu plus » objecta Shasa. « Je resterai à Johannesburg au moins quatre jours. » Et il pensa, joyeux, à Marylee du MIT et à son IBM.

Auteur: Haken

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2 Commentaires sur "Wilbur Smith : Rage – Chapitre IX"

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Jacot
11 novembre 2017 18 h 41 min

Merci Haken, plein d’enseignements ce livre.

Waffen-SS
11 novembre 2017 22 h 00 min

Merci Haken!

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