Harold Covington : Un lointain Orage – Chapitres 22 et 23

On peut retrouver ici le sommaire du roman.

Chapitre 22

La chose capitale que nous avions comprise dès le début, c’était que nous devions frapper ZOG là où ça fait mal, au portefeuille. Red Morehouse avait raison quand il disait que ce n’étaient jamais les généraux qui capitulaient dans les guerres coloniales, mais toujours les comptables, qui convainquaient la puissance occupante de jeter l’éponge. Les riches hommes d’affaires qui dirigeaient cette chaîne de supermarchés n’en avaient rien à cirer d’un manutentionnaire hispanique, il y en avait des tonnes d’autres là d’où il venait. Mais ils comprenaient que voir leurs magasins se faire allumer et leurs employés se faire descendre régulièrement était très mauvais à la longue pour leurs bilans, et, d’ores et déjà, certains hommes perspicaces dans la communauté des affaires du Nord-Ouest commençaient à entrevoir la possibilité que les puissants États-Unis ne puissent pas les protéger de la NVA. Ou, en tout cas, pas leurs bilans. Le profit passait avant tout, toujours, et, lorsqu’elle se vit confrontée à la double menace de profits en chute libre et d’une balle dans la tête, l’élite économique dirigeante du Nord-Ouest fut très prompte à voir la lumière.

Pour je ne sais quelle raison, après que nous eûmes fait voyager Matilda dans le parking, ce jour-là, avec Sorels et ses grimauds, et que nous nous en fûmes tirés avec impunité, tous les dix-sept magasins de la chaîne de supérettes Fulton’s Market présents dans l’État de Washington adoptèrent subséquemment une politique de recrutement remarquablement homogène. On n’y vit plus un seul employé allogène du reste de la Guerre d’Indépendance. Allez savoir pourquoi. La NAACP1 et le Conseil Hispano-Américain (Hispanic American Council) essayèrent bien de les poursuivre en justice, mais la NVA fit tuer leurs avocats, ce qui mit un terme à la rigolade et vint consolider l’avertissement que j’avais fait ce jours-là à Dundee. Je dois aussi ajouter que cette stratégie a porté ses fruits pour eux dans l’avenir. Fulton’s est à présent la première chaîne de supermarchés de la République Américaine du Nord-Ouest, et un grand drapeau tricolore flotte ostensiblement sur le toit de chaque magasin.

Je savais que nous ne roulions pas en direction de la planque de la NVA près de la gare d’où je m’étais levé le matin, puisque les procédures standard imposaient que, lorsqu’on sortait d’un guêpier, on ne retournât jamais au camp de base précédent de crainte d’entraîner des poursuivants aux camarades qui s’y trouvaient encore. Chacun avait son propre point d’É&É, et je supposais que Johnny Pill nous emmenait au sien, et qu’à partir de là, nous déciderions de la façon d’agir. La destination se révéla être le cabanon de la piscine de la somptueuse propriété d’un administrateur de grande entreprise, haut perchée au-dessus de la baie de Budd Inlet.

La femme de John, Mary, était la gardienne officielle de la maison lorsque le magnat et sa pétasse de femme capricieuse étaient au large à visiter les hauts-lieux du tourisme sexuel dans le Pacifique à l’occasion de conférences d’affaires adaptées, et nous avions toute la demeure pour nous. Ce fut une expérience très intéressante en cela que je vis pour la première fois comment les riches avaient vécu pendant que je grandissais dans le cloaque répugnant qu’était Dundee sous ZOG. Plusieurs jacuzzis, des écrans plasma de 64 pouces, des aménagements en marbre, une salle de jeux de la taille d’un stade de basket, une piscine intérieure chauffée de taille olympique, des tapis dans lesquels on pouvait se perdre, des réfrigérateurs pleins de mets que je n’identifiai même pas et mélangeai horriblement au micro-ondes, des meubles en acajou, des canapés de brocart sur lesquels je mis un point d’honneur à dormir avec mes chaussures, un jardin paraissant sortir de Versailles entretenu par un couple de Chinois dont nous devions nous cacher le jour et que nous n’avions pas le droit de buter, vous voyez le tableau.

Comme d’habitude, nous laissions la télé allumée en permanence sur les chaînes d’info dans notre cabanon, et, quoique personne n’eût été tué à part le Mexicain, les médias étaient dans une émotion encore plus grande à l’occasion de l’accrochage du Fulton’s Market qu’ils n’en manifestaient lors de la mort de flics. Il s’avéra que Sully et Jonesy avaient été reconnus dans le magasin parce que leurs visages avaient été ajoutés sur la liste des criminels les plus recherchés le samedi précédent. Ils étaient les premiers terroristes célèbres de la NVA, les « Bonnie and Clyde racistes », et quelqu’un dans le Fulton’s s’était dit qu’il voudrait bien tâter une récompense plutôt substantielle, et avait appelé le Numéro Vert du Terrorisme Intérieur mis spécialement en place sur un chiffre en 800. Il est intéressant de remarquer que les fédéraux insistaient toujours pour que les balances contactassent ce numéro, et jamais le 911. ZOG savait, déjà à ce stade, qu’il ne pouvait pas compter sur la police locale du Nord-Ouest.

Lors de la deuxième nuit à Budd Inlet, Carter déboula avec un autre Volontaire dont je n’ai jamais su le nom, et qui avait pour tâche de conduire Sully et Jonesy quelque part au loin dans le Montana pour se mettre au frais quelque temps. Tous deux chantèrent mes louanges, j’étais, en vérité, un puissant guerrier aryen devant l’Éternel, et, après que Jonesy m’eut étreint pour me dire adieu et qu’ils se furent éloignés dans les ténèbres, Carter me serra la main. « C’est vraiment pas du tout ton genre de laisser en plan les toubabous, hein, fils ? » me demanda-t-il avec un sourire. « T’as vraiment été bon, Shane. Notre fine équipe est en train de se tailler une jolie réputation dans l’Armée, et tu n’y es pas pour rien. On est tous vraiment fiers de toi. J’ai un cadeau pour toi. Je crois savoir que tu as mentionné une fois que c’était ton flingue préféré dans toute la collection qu’on utilisait pour jouer au P’tit Willie ? »

« Le Tec-9 ? » demandai-je avec excitation.

« Nan, ça c’est de la merde. Je te parle de la vraie beauté. » Il tira un vieux Webley britannique magnifique, calibre 455, rechargement par brisure, canon carré de 15cm. C’était une reproduction, bien sûr, mais une reproduction assez ancienne pour être une arme ancienne en soi, et cependant, comme toutes les armes dans l’arsenal des Wingfield, il était en parfait état de tir. J’avais de petites mains trapues, et la crosse y était mieux adaptée que celles de tous les autres pistolets, sauf les révolvers de western, et assurément bien mieux que la plupart des armes plus modernes. Je pouvais le contrôler et atteindre mes cibles pour de bon avec celui-là. J’avais surnommé le flingue Henri V, d’après une de mes pièces préférées de Shakespeare.

« Si j’avais eu ça, je n’aurais pas loupé Sorels au premier coup » fis-je avec un soupir.

« Eh bien tu ne le rateras plus. Il est à toi maintenant, ta première récompense par la République du Nord-Ouest reconnaissante, pour services rendus. Au fait, même si Frère Leon portait un gilet pare-balles quand l’as plombé, t’as réussi à envoyer ce grand fumier à l’hôpital avec une fracture du sternum. Un coup direct par un .357, c’est pas de la flûte, même avec des protections. Ses copains de la patrouille gardent sa chambre jour et nuit. Ils savent la réputation qu’il a, et redoutent qu’on vienne finir le taf. Avec un peu de chance, tu pourras lui faire une petite démonstration de ce bon Roi Henri. J’ai le kit d’entretien et trois boîtes de munitions pour toi dans le camion. » Ce fut ainsi que le Roi Henri devint mon pistolet personnel pour le reste de la guerre. Je portai aussi d’autres armes, parce que c’était dur de mettre la main sur des munitions adaptées au Webley, et, par chance, je ne l’avais pas sur moi la fois où j’ai été arrêté, du coup mes camarades ont pu me le garder et me le rendre plus tard.

J’ai conservé Son Altesse dans un état de tir parfait, et je dors toujours avec ce joujou sur la table de nuit aujourd’hui encore, de sorte que, lorsque je ferai le grand saut, mon fils, ou mon petit-fils, ou quiconque me trouvera pourra le placer dans ma main et refermer mes doigts dessus, pour que je puisse mourir comme doit mourir un vrai Volontaire du Nord-Ouest, avec une arme à la main. Après que j’aurai claqué, je l’ai légué au Musée de Révolution dans mon testament. Parfois, lorsque je portais cette arme, je portais aussi une casquette de golf d’Irlande en tweed sur la tête, et j’avais l’impression d’être Michael Collins ou Dan Breen2 chassant le nègre et le bicot. J’imagine qu’il se pourrait que j’aie davantage d’irlandais en moi que mon seul nom de famille.

Quand je rentrai à Dundee, nous avions encore changé de planque. Cette fois, nous étions bien retirés dans les collines, dans un vieux camp de bûcherons près de Cascade, qui avait hébergé un grand nombre de caravanes, de cabanes et de hangars, mais qui avait été fermé pour protéger l’habitat de la chouette tachetée quelques années auparavant, entraînant la perte de centaines d’emplois. Étant donné que la famille Bush et ses grands copains du monde des affaires se faisaient des couilles en or en important du papier fini ou en pâte de Chine et de Sibérie, le camp ne rouvrit jamais, pas même avec de la main-d’œuvre mexicaine. Ce fut l’une des retraites les plus confortables que nous eûmes jamais, et nous dûmes nous surveiller pour s’assurer que nous ne nous y attachions pas trop. Il y avait une tour de guet, et nous construisîmes plusieurs postes d’observation dans les arbres pour avoir une vue sur toute la longueur de la route forestière et la crête tout entière, et, comme nous disposions de lunettes de vision nocturne que nous avions dérobées, personne ne pouvait s’approcher sans qu’on le remarque. Nous pouvions abriter tous nos véhicules dans les hangars, et tant que nous n’allumions pas de feux en journée et que nous maintenions un strict couvre-feu la nuit pour berner les hélicos de surveillance de ZOG, nous étions autant en sécurité que des Volontaires pussent rêver de l’être.

Les Wingfield étaient là, John aussi, et quelques autres Volontaires que j’ai vraiment bien connus au fil des ans, comme Mack the Knife et Tommy Connors, et Sam Maxwell venait de s’évader et de reprendre le contact avec nous, en sorte qu’il put nous faire un rapport personnel et de première main des Seize Jours de Cœur d’Alène. Il y avait aussi Noble Gill, autre Défricheur venu du Sud qui avait répondu à l’appel de la Terre Promise du Nord-Ouest. Noble venait de chez les grandes gueules des Appalaches, ou quelque chose comme ça. C’était un vieil homme grisonnant avec une barbe blanche qui, de prime abord, avait l’air soit d’un prophète biblique, soit d’un vieux dingue ivrogne, mais il était dur comme un roc, et l’un des hommes les plus braves et les plus loyaux que je pense qu’ait jamais eu la NVA. Il s’en était allé en guerre avec presque littéralement un flingue dans une main et sa Bible dans l’autre. Il portait de préférence un vieux M1 Garand qu’il avait hérité de son père, et son père avant lui. Il datait de la Deuxième Guerre mondiale, mais Noble pouvait toujours exploser l’œil d’un écureuil à trente mètres avec ça. « L’Écriture dit de frapper les ennemis du Seigneur avec une verge de fer3 » disait-il. « De nos jours, la verge de fer est fabriquée par Colt, Ruger et Smith&Wesson. » Noble était un pasteur baptiste fondamentaliste, et officiait comme aumônier dans notre unité lorsque quelqu’un en voulait.

Eh bien, Rooney et moi avons finalement décidé que nous en voulions un.

Carter était un peu inquiet à l’idée de garder tant de personnes au même endroit, et il nous restait du boulot de soutien à faire pour assister les nôtres de sortie dans les villes, donc au bout d’une semaine il fut décidé qu’il était temps pour notre groupe de faire comme les amibes et de se séparer. À ma grande surprise, lui et Ma décidèrent de rentrer à Dundee avec Tommy Connors, Noble Gill, et sa femme Lurleen. La seconde équipe se composerait de China, de Sam Maxwell comme chef d’équipe, de Mack the Knife et sa copine Tracy, et de l’imposant Teddy l’Ourson. L’Ourson n’avait pas encore sa mitrailleuse M-60, mais il y avançait à pas de géant, et semblait commencer à nourrir un béguin strictement timide et honorable pour China. La troisième équipe serait formée par moi-même, Rooney, et Red Morehouse. J’arquai les sourcils, dans une question silencieuse. Carter y répondit : « On se sépare délibérément, Shane » me dit-il tranquillement. « De cette manière, si une de nos équipes est prise et arrêtée, ou, plus probablement, anéantie, vu la façon dont les fédéraux et les flics de l’État nous apprécient maintenant, nous ne perdrons pas toute la famille d’un seul coup. C’est la logique brutale de la guerre. Je sais que je peux compter sur toi pour veiller sur Rooney, et, au demeurant, que je peux compter sur elle pour veiller sur toi aussi, et je suis plus serein avec vous deux pour veiller sur Red. C’est notre Officier politique, c’est l’homme le plus important parmi nous. L’essentiel de ce que vous ferez consistera à assister, transporter, et escorter Red pendant qu’il contactera toutes les bases qu’il doit contacter pour le compte du Parti, et qu’il en crée de nouvelles. Ne vous inquiétez pas, lui et moi aurons régulièrement besoin de conférer, et nous nous verrons très souvent. »

Alors que le soleil se couchait, cette après-midi, Rooney sortit me voir à mon emplacement de garde où j’étais en faction, sur une petite colline surplombant la route forestière sinueuse et déserte. Elle était habillée selon la manière des partisans, avec une veste en jean et un pantalon du même tissu, approuvé en temps de guerre, un T-shirt en tartan et des chaussures de tennis, la chevelure nouée en une tresse unique dans le dos, le très chic Beretta familial dans un étui d’épaule, un Uzi en bandoulière, et un sac de chargeurs en toile. Cette fille savait s’équiper. « On dirait qu’on va être ensemble maintenant » dit Rooney.

« Ça fait longtemps qu’on est ensemble, Roon » plaisantai-je.

« Ouais, mais… » Elle rougit.

« Mais quoi ? » demandai-je.

« Ce sera la première fois qu’on sera ensemble sans Maman, Papa et China dans les parages » dit-elle.

« Oh, je vois. » Je voyais.

« Maman dit que tu es un vrai gentilhomme et que j’ai bien de la chance de t’avoir » dit-elle. « Je le sais. Pendant tout ce temps qu’on a été en cavale, tu ne m’as pas pressée une seule fois, même si je sais que t’aurais bien voulu. »

« Écoute, Roon, tu sais ce que je ressens pour toi » lui dis-je. « Je te l’ai dit le jour de Cœur d’Alène. Je pense que tu ressens la même chose. Enfin, j’espère, en tout cas, parce que c’est ce qui m’a fait tenir pendant les mois qui viennent de s’écouler. Mais cette guerre a fichu nos vies en l’air, et les choses ne sont pas à la normale. Je me couperais un bras pour pouvoir t’offrir un mariage dans une église avec une robe blanche, des fleurs, un orgue et tout le toutim, mais ce n’est tout simplement pas possible, et je sais l’importance que vous attachez au mariage dans ta religion. Je te respecterai toujours, toi et ta foi. Tu le sais. Tu n’as pas à t’inquiéter d’être avec moi sans ton père et ta mère. Je resterai un homme d’honneur aussi longtemps que ça durera. »

« Je sais, Shane, et c’est une des raisons pour lesquelles ce n’est pas bien de te faire languir plus longtemps » dit-elle. « Écoute, Maman et Papa sont des gens très pratiques. Ils savent que je suis une grande fille maintenant, et ils t’apprécient, et approuvent mon choix. Ça a toujours été le cas, depuis ce jour-là au parc où tu ne t’es pas détourné de moi pour t’esbigner comme les autres Blancs alors que j’avais des ennuis avec des nègres physiquement noirs et des Blancs mentalement nègres. Ils savent que je ferai ce que je déciderai de faire, mais… » Elle me regarda. « T’étais sérieux quand tu as dit que tu voulais m’épouser ? »

« Tu sais bien que oui », répondis-je.

« Le mariage est un sacrement entre deux personnes sous le regard de Dieu. C’est tout ce qu’il faut, les deux personnes et Dieu. Papa m’a demandé une faveur, c’est que, si tu es d’accord, avant que lui et son équipe ne partent ce soir pour Dundee, on aille voir Noble Gill. C’est un prêtre, il pourra prononcer les formules. C’est tout ce qu’il nous demande. Ce ne sont que quelques paroles, mais des paroles importantes, parce qu’elles doivent être dites là où Dieu les entendra et où d’autres les entendront. »

« Ça marche » lui dis-je. Tommy vint me relever une demi-heure plus tard, puis nous allâmes trouver le vieux Gill, qui chargeait un des camions pour apprêter son départ. Nous nous postâmes devant lui en nous tenant la main. « Vous êtes vraiment prêtre, Noble ? » lui demandai-je.

« Oui » grogna le vieil homme. « J’ai eu la vocation quand j’avais à peu près ton âge, quand j’étais dans le Tennessee. Je prêche l’Évangile depuis quarante ans maintenant, et je n’ai jamais touché un centime pour ma peine. C’est une des marques de la Bête, vous savez. La prêtraillerie4. Il n’est jamais fait mention d’un tiroir-caisse dans la Bible, et Jésus lui-même a pris un fouet pour chasser hors du Temple les changeurs de monnaie. Dieu est amour, mon cul ! Dieu est rectitude, c’est pas du tout la même chose. »

« Eh bien il nous faut un prêtre » lui dit Rooney. « Moi et Shane allons entrer ensemble dans cette caravane ce soir, et je suppose que c’est votre devoir chrétien de nous marier au préalable pour que ce ne soit pas un péché. »

Le vieil homme me regarda comme une chouette jaugeant la souris qu’elle va gober. « Jeune homme, Ambrose Bierce5 n’était ni un prophète, ni même un chrétien, mais il savait manier les mots. Il a un jour défini le mari comme l’homme qui, après avoir mangé, se trouve responsable du soin éternel de l’assiette. Est-elle une assiette dont vous vouliez éternellement prendre soin ? »

« Aussi éternellement qu’il faudra » répondis-je.

« Et vous, jeune fille. Je fais les choses à l’ancienne, et je ne virerai pas le mot « obéir » du rituel. Pas de ces foutaises féministes, même si vous portez des flingues pour le moment. Ça sera pas toujours comme ça, et quand le moment viendra de revenir au mode de vie normal de notre peuple, vous y reviendrez vous aussi comme les autres. Vous avez un côté têtu. Je peux le voir. Je vous marie, c’est lui qui porte la culotte. Compris ? »

« Compris » dit Rooney. J’estimai qu’il valait mieux fermer ma gueule.

« OK, allons voir vos parents et bouclons la chose » dit-il.

« Tout de suite ? » demandai-je. « Euh, Monsieur, je pense nécessaire de préciser que, techniquement du moins, je suis catholique. Ça doit être la seule chose que la famille de mon père ait gardée de l’Irlande. »

« Comme l’étaient Martin Luther, Jean Calvin et John Knox6 un certain temps » gloussa Gill. « Tu es en bonne compagnie. On n’est pas en Irlande, ici, fiston, et on a d’autres chats à fouetter. C’est ce que je dis à nos camarades qui veulent qu’on danse tous avec des casques à cornes en buvant de l’hydromel. »

« Et les anneaux de mariage ? Je n’en ai pas. »

« Mieux vaut ne pas en utiliser » dit Noble. « Ce sont des indices d’identification potentiels que la Bête pourrait un jour utiliser contre vous. Ne vous en faites pas, jeune homme, le Seigneur et vos familles sauront que vous êtes mariés, et vous le saurez vous-mêmes. C’est tout ce qui compte. Le reste, c’est du gala bien sympathique, mais superflu par rapport au nécessaire. Quand la guerre sera finie et qu’on aura occis la Bête, vous pourrez renouveler vos vœux de mariage dans une église bien comme il faut avec tout le saint-frusquin. Si vous vivez jusque-là. »

Et ainsi nous nous rendîmes dans le plus grand cabanon, entre les murs lambrissés de ce qui avait été le bureau du patron de la société d’abattage, tous ceux qui n’étaient pas de garde rassemblés autour de nous. Le vieil homme tira de la poche de son manteau une Bible KJV rongée aux mites et complètement interdite désormais, et l’ouvrit. « Mettez-vous à genoux, et mettez votre main droite sur le livre, tous les deux » ordonna-t-il. Nous obéîmes, gardant nos deux mains gauches unies. « Comme nous sommes en temps de guerre, nous allons faire ça vite. Mes biens chers frères, nous sommes réunis sous le regard de Dieu pour unir cet homme et cette femme par les liens sacrés du mariage, et cetera. Shane Ryan, voulez-vous prendre Rooney Wingfield pour épouse légitime, pour l’aimer, l’honorer, la chérir, lui être en aide dans la maladie ou la bonne santé, la richesse ou la pauvreté, et lui être fidèle jusqu’à ce que la mort vous sépare ? »

« Oui » dis-je de tout mon cœur et de toute mon âme.

« Rooney Wingfield, voulez-vous prendre Shane Ryan pour mari légitime, pour l’aimer, l’honorer, le chérir, lui être en aide dans la maladie ou la bonne santé, la richesse ou la pauvreté, et lui être fidèle jusqu’à ce que la mort vous sépare ? »

« Oui » dit-elle. Que Dieu me pardonne, mais même après toutes ces années pendant lesquelles nous nous étions connus, je tentai de déchiffrer sa voix pour imaginer ce qu’elle pensait vraiment.

« Je vous déclare mari et femme. » Je reçus mon cinquième baiser, et nous dégustâmes nous festin de mariage, qui consistait en deux grands seaux de poulet frit, de la salade de chou, et des pommes de terre écrasées réchauffées au micro-ondes dont la graisse avait l’air et le goût d’huile de moteur, ainsi que de larges brocs de soda servis en gobelets sans glaçons. Rooney fut étreinte par sa mère et sa sœur, et ma main fut serrée par celle de tous les hommes présents dans la pièce, et, avant de partir, Carter et Ma nous donnèrent notre cadeau de mariage : Caprice, le doberman de la famille, qui rejoindrait notre petit trio. Après qu’ils furent partis, je me tournai vers Martin Morehouse et lui dis : « Euh, Red, vu les circonstances, tu voudrais bien prendre le premier tour de garde ? Je te relèverai à minuit. »

« À tout à l’heure » dit-il avec un hochement de tête sombre, soulevant son fusil à pompe et prenant son manteau pour se rendre à la colline. À la porte, Red se retourna. « Je pense que vous savez que je vous tiens tous les deux en très haute estime. Seigneur Dieu, j’espère qu’on réussira et que vous vivrez une vie heureuse et fantastique ensemble dans l’avenir ! »

« C’est ce que nous voulons aussi, Red. Pourquoi crois-tu que nous soyons ici, dans les bois, avec toutes ces armes ? » demanda Rooney avec un grand sourire.

Puis, je lui pris la main et la conduisis vers la caravane.

Le matin suivant, Rooney et moi regardâmes ensemble l’aube se lever, assis sur le sol à côté d’un pin de l’Oregon, nos bras l’un contre l’autre, et nos armes sur les genoux, guettant les méchants hommes d’un empire malfaisant qui voulait nous tuer. Il faisait un froid de canard, mais aucun de nous deux ne le ressentait, et nous avions Caprice en guise de bouillotte chaude entre nous de toute façon. Le soleil perça le brouillard, et, lorsque nous quittâmes le camp dans notre beau SUV spacieux, le ciel au-dessus de nos têtes était du plus pur et ravissant bleu.

Chapitre 23

Pendant les quelques mois qui suivirent, Rooney et moi restâmes collés à Red Morehouse. Nous portions les messages qu’il ne voulait pas faire passer par téléphone ou par ordinateur, même codés, et nous faisions les commissions appropriées. Nous exécutions quelques petites chignoles qui ne généraient pas trop de capharnaüm, et passions autant de temps ensemble que possible. C’était quasiment une lune de miel prolongée, sauf qu’à tout moment nous pouvions nous faire tuer par ZOG enfonçant notre porte. Ce fut la période relativement la plus calme que j’aie connue durant la guerre. Nous conduisions beaucoup, roulant de nuit de planque en planque, surtout autour d’Olympia et de Seattle, mais, une fois ou deux, plus bas jusque dans le nord de la Californie, et, une fois, dans l’Idaho, où nous pûmes arranger un petit rendez-vous avec Adam Wingfield. C’était avant les LARDUS, et les barrages étaient loin d’être aussi nombreux, surtout disposés dans les environs des récentes chignoles de la NVA après leur perpétration, en sorte que nous savions généralement quelles zones éviter.

La majeure partie de notre travail consistait à assurer la protection et le transport, tandis que Red rencontrait une succession d’individus et de petits groupes dans des maisons, des appartements, des restaurants, des bars, des bancs publics, des parcs, des chambres d’hôtel, des belvédères avec vue sur panorama, des églises, une fois dans un train, et une fois dans un salon de bronzage, allez comprendre. Rooney et moi n’y participions guère. Ce n’était pas notre travail : nous restions dehors et montions la garde. Mais, des années plus tard, il m’est arrivé de voir, dans les journaux ou à la télé, le visage d’hommes politiques ou de hauts fonctionnaires, et de me rappeler une version beaucoup plus jeune de ce visage, dans l’arrière-salle d’un boui-boui, ou se dessinant sous la pluie à la lumière d’un feu rouge. Red évoluait dans des cercles importants.

Ce qui était en train de se passer, c’était que le Parti mettait discrètement en place les mécanismes et la logistique d’une stratégie à long terme pour libérer notre Patrie. Nous avions à présent un atout par rapport à la période d’avant le 22/10, c’était qu’au moins cette fois nous savions comment « ça » allait se passer. Nous savions que nous ne nous retrouverions pas dans une espèce de scénario bizarre de science-fiction post-apocalyptique avec des guerriers errants, ni que nous aurions affaire à un soulèvement de masse contre le régime à travers tout le pays, en aucune façon. Pas d’extraterrestres, pas d’épidémies de guerre biologique, pas de monde post-apocalyptique. Simplement une guerre coloniale standard d’une petite nation contre une puissance occupante plus grande, exactement comme l’avait prévu le Vieux, et scénario pour lequel existaient des tas de précédents encourageants.

Un plan de stratégie unifiée devait être formulé sur la présomption que le régime sioniste en Amérique resterait plus ou moins intact, ce qui n’était aucunement certain, et que notre tâche serait de persuader ce régime que renoncer au Nord-Ouest serait un moindre mal. « Ils réfléchissent dans le cadre d’une guerre de trente ans » nous dit une fois Red avec gravité en parlant de la direction du Parti. « Nous espérons que ce ne sera pas si long, mais nous devons postuler le pire des scénarios, et nous préparer en fonction, ainsi, si ça prend moins de temps, nous en serons agréablement surpris. »

Quand je dis que c’était calme, je ne veux pas dire que nous étions totalement coupés de l’action. J’ai fait le chauffeur pour Carter lors de quelques attaques dans le comté de Lewis, et pour Terry Jackson plus bas, à Longview, plus une à Portland qui a été assez coton. À cette époque, Portland avait un conseiller municipal café-au-lait du nom de Toodles Taliaferro – non, vérifiez, je vous jure, M’dame, j’invente pas ! c’est comme ça qu’il s’appelait. C’est dans les livres d’Histoire. Enfin bref, Toodles n’était pas seulement café-au-lait et aussi gauchiste et politiquement correct qu’il était possible de l’être sur tous les sujets, c’était aussi un sodomite et qui s’était même vraiment « marié » à son « compagnon », un médecin blanc qui était – est-ce bien nécessaire que je le dise ? proctologue. Très bien, M’dame, riez tant que vous voudrez. Vous ça ne vous ferait pas rire si vous aviez véritablement de tels répugnants amas de protoplasmes pour vous gouverner et enseigner leurs perversions à vos gosses.

Toodles figurait sur la liste de la Brigade de Portland depuis un petit bail déjà, et ils s’apprêtaient à s’occuper de son cas lorsqu’ils furent chamboulés par des descentes très violentes de la police et du FBI, certains d’entre eux arrêtés, et un bien plus grand nombre obligés de partir en cavale, de sorte qu’ils furent tant à court d’hommes qu’ils demandèrent mes services à Carter en tant que pilote. C’était la règle de la NVA que chaque fois que nous subissions un coup important, nous ripostions toujours avec une force équivalente, dans la même zone, et immédiatement, même s’il ne restait qu’un seul Volontaire dans une unité et qu’il fallait en faire venir une centaine d’autres des environs. On ne devait jamais laisser à ZOG une occasion de bramer dans les médias qu’il nous avait détruits ou éliminés à quelque endroit que ce fût. Comme la fois où Calvin Freeman était le dernier membre de la Compagnie C de Spokane, seul réchappé des mailles du filet, et qu’il s’est infiltré dans le studio de la télévision locale la nuit suivante alors que le présentateur vedette caquetait sur l’événement en direct. Le Volontaire Freeman a grimpé sur le plateau e exécuté un régie-cide en plein 19-20 avec une balle de .45 dans la caboche impeccablement maquillée et coiffée du connard. Voilà ce que j’appelais du divertissement !

Enfin bref, cette nuit-là, Toodles fait son grand discours devant le conseil municipal, télévisé bien sûr, faisant l’éloge des flics et du FBI pour leur action contre la NVA, et dénonçant l’affreux racisme et le terrorisme en général. Puis, il invite son « mari » à venir sur scène, et le tient embrassé en lui roulant une grosse galoche sonore, et il crie : « J’ai un message pour tous les fanatiques racistes et homophobes dans notre belle ville de Portland ! Notre amour vaincra votre haine ! » Pour ce numéro, les deux déviants reçurent un tonnerre d’applaudissements de la foule dressée, qui fit le meilleur effet au journal de 20 heures. Jusqu’à ce que le tableau fût interrompu pour signaler que les deux tarlouzes avaient été assassinées alors qu’elles rentraient tranquillement en se tenant la main en direction de leur jolie petite maison bourgeoise, dans un quartier historique victorien du nord de Portland.

Ces satanés imbéciles avaient fait cet affront public, cette vocifération outrancière à la face de l’Armée des Volontaires du Nord-Ouest, de la race blanche tout entière, et de toute notion élémentaire de la décence pendant les deux mille ans écoulés, ils savaient qu’on infestait les parages, et ils rentraient chez eux sans escorte de police ! Aujourd’hui encore, l’impudence incroyable dont ces deux pédales faisaient preuve envers nous me scie les jambes. Rien que pour cette injure, ils méritaient de mourir. Est-ce qu’ils croyaient donc que c’était une putain de blague ? Croyaient-ils vraiment que nous n’étions que des bourrins avinés qu’on pouvait défier sans risque ? Se croyaient-ils encore dans les années soixante, lorsque les discours étaient sans conséquence ? eh bien, ces deux tapettes insensées ont découvert qu’il n’en était rien. Elles ont hurlé et chialé comme des bébés quand Big Jim McCann, de la Compagnie A de Portland, et un jeunot appelé Ace de la Compagnie B (qui étaient, apprit-on, les seuls tireurs encore présents à Portland cette nuit-là) coupèrent en deux leurs sales corps pervertis à coups de chevrotines tirées au fusil à pompe à bout portant.

Je ne sais pas qui conduisait pour Big Jim, mais pour Ace, c’était moi qui étais derrière le volant. Quelqu’un avait dû repérer la Toyota Camry que je conduisais et nous cafarder, car nous tirâmes le gros lot alors que je roulais pour rentrer à la planque, et nous terminâmes dans une course-poursuite où je fonçai sur Lombard Street à minuit avec une demi-douzaine de voitures de police à mes trousses. Les flics de Portland n’ont jamais accepté d’arrangement à la Lewis, en tout cas pas dans leur ensemble. Trop d’allogènes et de personnels à fonction politique. Je décidai que je ferais mieux de faire quelque chose avant qu’ils ne dressent un barrage ou appellent un hélico : plus longtemps une poursuite dure, moins de chances le poursuivi a. Alors, j’ai fait un demi-tour serré et ai embouti une des voitures de police avec ma bagnole, puis Ace et moi dûmes nous frayer une échappatoire par la fuite et par les balles. Par chance Carter m’avait prêté le Tec-9 et quelques chargeurs, et nous eûmes assez de munitions pour nous en tirer. Je mis à terre un autre flic cette nuit-là, mais blessé seulement. La Brigade de Portland ne savait pas combien de planques sûres il restait, et combien avaient été compromises, en conséquence je traînai dans les rues le jour suivant comme un ivrogne, avec la ville en plein vacarme gauchiste politiquement correct au sujet des deux tantouzes crevées, et toutes les forces de police de la ville occupées à me traquer. Carter fut obligé de venir me chercher dans une rue du centre-ville la nuit suivante pour me ramener à Dundee.

Ce n’étaient en rien des attaques comparables à l’ampleur de celle contre Rothstein, seulement des nuisances suffisantes pour que ZOG n’oubliât jamais que nous étions là. Généralement, nous gardions la tête baissée, et menions toutes nos actions à basse intensité. « Si nous survivions à la première année, nous pourrons aller jusqu’au bout » avait gravement dit Carter. ZOG ne parut jamais savoir quoi faire de nous durant cette première année, après le 22/10. Ils eurent l’air sincèrement sonnés que la plèbe blanche pût se révolter. Ils avaient pris l’habitude de voir les gentils toubabs dociles chanter Old Pink Joe7 en wentwant des champs le soiw tandis que le patwon et le wabbin étaient assis sous la véwanda, tenant leuws whiskys à la menthe, mais maintenant Old Pink Joe s’était évadé de la plantation, on entendait des tambours résonner dans le lointain des marais, et il y avait un fumet de feu et de sang dans l’air.

Les autorités employaient tout ce qu’elles faisaient déjà, à plus forte dose seulement. Avec encore plus de lois antiterroristes et contre les crimedehaines par le boisseau, bien sûr. Les paliers des peines étaient systématiquement relevés, les cinq ans passaient à dix, dix ans requis pour possession de « documents imprimés de nature à être employés par des terroristes », avec vingt ans fermes pour possession des Protocoles, d’une Bible KJV sans permis (certaines bibliothèques étaient autorisées à posséder des exemplaires, strictement contrôlés, de ces deux ouvrages) ou d’un enregistrement de la Passion du Christ de Mel Gibson. Ils promulguèrent même une loi fédérale allant plus loin que le crimepensée et rejoignant le vieux crime orwellien de facecrime, qui interdisait la « toute communication silencieuse, par expression faciale ou corporelle, de soutien au terrorisme intérieur, d’outrage silencieux au Gouvernement des États-Unis ou au Président des États-Unis, et tout outrage silencieux manifesté par l’expression faciale ou corporelle et dirigé contre une minorité raciale, religieuse ou sexuelle de manière à lui infliger une anxiété mentale » et cetera. Ils diffusèrent même une campagne de télévision autour de cette loi, sur l’air de la chanson Put On A Happy Face, bien qu’elle fût si grotesque, même selon les normes de ZOG, que je doute que personne ait jamais été poursuivi en application de ses dispositions.

La ligne des médias alternait entre un patriotisme sentimental sirupeux, et une tempête de rage fracassante. La chute imminente de la NVA était sans cesse à deux doigts d’advenir, à en croire les bavards de la boîte à cons. Tous les mois ou deux, il y avait une gerbe de raids spectaculaires de la police et du FBI, certains des nôtres se faisaient prendre ou tuer, le plus souvent en même temps que bon nombre de passants complètement innocents, sachant que les fédéraux étaient des allumés de la gâchette notoires. Après quoi il y avait toujours une grande conférence de presse, avec des types onctueux en costard qui avaient l’air d’un chat qui vient de manger de la crème. Ils lisaient de fiers et fanfarons communiqués, disant qu’ils étaient sur le point d’écraser la NVA et le Parti comme des insectes. On voyait de longues tables d’armes et de munitions prétendument capturées, complaisamment exposées au regard des caméras, avec des drapeaux tricolores et des « textes haineux » assortis de croix gammées.

Il y eut une légère ombre au tableau lorsqu’un journaliste curieux, qui avait assisté à plusieurs de ces conférences, eut des soupçons, et alla voir ces armes de plus près. Il fit ensuite remarquer au maître de cérémonie du FBI, en direct, devant les caméras, qu’elles portaient les mêmes numéros de série que d’autres armes déjà présentées dans un numéro de spectacle similaire ayant présenté ces mêmes armes comme ayant également été capturées lors de précédents raids. Le Ministre de la Justice fut proprement indigné de cette révélation, et prit immédiatement des mesures correctives : l’insolent journaliste fut arrêté et mis en examen en vertu du Patriot Act.

Puis, par une chaude journée de juin, Red nous demanda de le conduire à nouveau au vieux camp de bûcherons. C’était la première fois que nous y retournions depuis que Rooney et moi nous y étions mariés, mais je savais que d’autres équipes l’utilisaient de temps en temps. « Il y aura une petite réunion ce soir, davantage des nôtres que je ne souhaiterais en voir au même endroit, mais il y a là quelqu’un qu’il faut que je voie » nous dit Red. C’était certain : quand nous nous engageâmes sur la route forestière, nous fûmes arrêtés par deux ou trois Volontaires à la mine sèche que je n’avais jamais vus avant, armés de M-16. Ils connaissaient Red, et lui firent signe de passer. Il y avait une cinquantaine de Volontaires dans le camp, plus qu’il ne s’en était trouvé ensemble au même moment dans tout le comté de Lewis depuis le 22/10.

Nous nous réunîmes dans un des hangars qui avait servi d’entrepôt à la société d’abattage. L’homme que nous étions venus rencontrer avait la trentaine, il était petit et costaud, avec des yeux d’un bleu de glace. Le peu de cheveux qui lui restaient sur le côté droit du crâne étaient roux et coupés courts. Il avait une épouvantable cicatrice de brûlure sur tout le côté gauche du visage et l’arrière de la tête. Ça lui donnait l’air d’un homme des cavernes.

Il y avait une espèce d’estrade en contreplaqué au fond du hangar. Aucune idée de ce pour quoi l’entreprise l’utilisait. Red y monta et s’adressa à nous. « Camarades, j’ai d’importantes nouvelles. C’est l’heure du grand spectacle. Le comté de Lewis vient d’être promu au rang de zone d’opérations par le Conseil de l’Armée, et la Compagnie E est désormais officiellement une unité de service actif. » Ces propos furent accueillis par une nuée d’applaudissements enthousiastes. « Carter Wingfield va nous quitter pour aller assurer ses fonctions de quartier-maître auprès de la Brigade Détroit Sud, il sera donc beaucoup plus souvent à Olympia et à Tacoma. Il est également promu au grade de lieutenant. Son remplaçant en tant que quartier-maître armurier de la Compagnie est l’homme que vous voyez ici et qui ressemble à un méchant Père Noël avec des tatouages. Son nom de Volontaire est Smackwater Jack. »

« Appelez-moi Smack » dit Smack. « Je ne suis pas lieutenant, ni sergent, ni rien. Juste Smack. » Il y avait un tas de gars qui, comme Smack, refusaient tout grade formel. Je fus de ceux-là, lorsqu’on m’en offrit un, une fois. « Volontaire » me suffisait bien assez.

« J’occuperai moi-même les fonctions d’Officier politique de la Brigade, en conséquence vous me verrez également moins dans les parages, même si, en ce qui me concerne, le comté de Lewis est mon foyer et ma base de rattachement » poursuivit Red. « Vous avez été convoqués ici pour faire la connaissance du nouveau commandant de la Compagnie Écho, le lieutenant Dorsey Thompson. Il était également lieutenant dans l’Armée américaine, a servi dans les Rangers, et possède une expérience étendue du combat. Il a réalisé avec succès de nombreuses missions pour la NVA, et a à présent reçu la tâche de créer et de mettre en place une stratégie de combat pour libérer le comté de Lewis des forces d’occupation. Lewis et sa position sur l’Interstate entre le nord et le sud peuvent s’avérer stratégiques. Comme je l’ai dit, à partir de maintenant, la Compagnie Écho est considérée comme une unité de service actif, même si nous conservons un vaste contingent de soutien, qui devrait en vérité continuer à croître avec le temps. »

« On va avoir chez nous une de ces Colonnes Volantes dont on entend parler sans arrêt, entre nous ? » demanda Teddy l’Ourson.

« Pas tout de suite, soldat » répondit Thompson en s’avançant avec assurance et aisance. « Mais ça pourrait bien être le cas dans le futur, cela dit. Le capitaine Morehouse m’a présenté sous le nom de Dorsey Thompson, mais vous êtes des camarades et vous pouvez m’appeler Tank. J’ai glané ce nom parce que j’étais commandant de char en Égypte et dans la bande de Gaza il y a quelques années, quand j’étais encore assez idiot pour combattre pour la Bête. Un jour, mon char a roulé sur une mine artisanale de 500 kilos de napalm. J’ai été le seul survivant, et c’est de là que me vient ceci » dit-il en montrant son visage. « Il me resterait quelque chose de ma gueule si l’Oncle Sam n’avait pas raboté les soins médicaux onéreux de ses soldats blessés, et décidé qu’une reconstruction faciale représentait de la « chirurgie esthétique non-essentielle au bien-être et aux performances du soldat », je crois que c’était le terme. Il va sans dire que je ne porte guère l’Améwique dans mon cœur depuis, et ma femme encore moins.

Comme le capitaine vous l’a indiqué, à partir de maintenant, le comté de Lewis est considéré comme un théâtre d’opérations par la NVA. Stratégiquement, notre objectif est simple » poursuivit Tank. « L’Interstate 5 est la principale artère dans cette partie du monde entre la Californie et la frontière canadienne. Attendu que les États-Unis ont si imbécilement démantelé leur système ferroviaire pendant le siècle dernier en faveur de ces énormes camions, monstres de 44 tonnes, qui brûlaient des tonnes d’essence et mettaient des milliards dans les poches de la famille Bush et de ses amis, l’écrasante majorité du transport civil et commercial le long de la côte ouest se fait par l’I-5. Nous allons étrangler cette artère. Nous allons couper le mouvement et le ravitaillement ennemis par voie terrestre entre les zones métropolitaines de Portland et de Seattle. Nous allons rendre aussi ardu que possible à ZOG de faire passer des hommes et du matériel par là. Nous allons faire de cette partie de l’ouest de l’État de Washington une zone de survol uniquement.

Quand nous en aurons fini, tous les hommes de l’armée des États-Unis, et toutes les personnes affiliées au gouvernement américain feront des détours de centaines de kilomètres pour éviter le comté de Lewis. Il se pourra que nous ne puissions pas entièrement atteindre cet objectif dans les premiers temps, mais nous finirons par construire un bloc de soutien solide, et un refuge sûr pour les forces de la République dans ce comté. Les habitants du comté nous soutiendront, pour la simple bonne raison que ceux qui ne nous soutiendront pas cesseront d’habiter ici d’une manière ou d’une autre. Nous nous servirons également du comté de Lewis comme d’une zone de transit, d’où la NVA pourra planifier des opérations d’envergure à la fois vers le nord contre les concentrations ennemies à Olympia et Tacoma, et vers le sud contre Portland et le bassin du fleuve Columbia, avec ses centrales électriques et ses villes moyennes comme The Dalles. Cela fait partie de la stratégie générale du Conseil de l’Armée consistant à isoler ZOG dans les grandes métropoles, et de rendre le mouvement et le contrôle de la population blanche par le pouvoir américain, difficile d’abord, impossible ensuite. Notre travail ici sera une sorte de projet pilote, un laboratoire, où nous expérimenterons divers moyens de débarrasser du joug américain une vaste zone rurale, et l’y remplacer par le nôtre.

En conséquence, il va y avoir une réorganisation de cette Compagnie. Vous serez affectés à une des cinq équipes de combat, ou, sinon, à une unité de soutien. S’il-vous-plaît, camarades, ne croyez pas qu’on vous tienne en moindre estime si on vous assigne à une unité de soutien. En réalité, cela voudra dire que nous avons de l’estime pour vos propres capacités et qualités particulières. Je sais que chacun de vous a le courage d’un lion, sans quoi vous ne seriez pas là aujourd’hui. Le soutien nous est capital. Les équipes de combat porteront la guerre droit contre l’ennemi, mais ils auront un besoin brûlant de combattants de soutien pour leur passer les munitions. En outre, une affectation n’est pas gravée dans le marbre. Les faits voudront qu’il ait des pertes dans les équipes de combat, comme ç’a déjà été le cas partout dans la Patrie. Ne vous en faites donc pas, si vous vous sentez toujours prêts à jouer de la gâchette dans quelques mois, des places se seront libérées. Red, Carter et moi allons à présent passer le reste de cette soirée à parler avec vous tous de vos nouvelles affectations. »

Plus tard, Red me prit à part avec Rooney. « Écoutez, les gars, vous avez vraiment fait un excellent boulot avec moi ces derniers mois » dit-il. « Je voudrais vous garder dans mon entourage personnel, et vous promouvoir tous les deux au grade de sergent. Je dois également ajouter que si vous restez avec moi, vous serez beaucoup plus proches du centre de l’action dans cette petite révolution, et bien mieux placés pour lancer vos carrières après que la République aura été établie. Vous pourrez rencontrer un tas d’officiels du Parti, et vous nouerez des contacts qui vous rendront service pour le reste de votre vie. » Il ne précisa pas que, même si nous serions exposés à un danger beaucoup plus grand, nous serions, au quotidien, plus ou moins en marge de la ligne de front, et donc un peu plus en sécurité. Je me demande si cette idée lui avait traversé l’esprit. Ou celui de Carter.

Ma résolution était déjà faite. « Red, tu sais que j’irai partout où le Parti m’ordonnera d’aller, et que je ferai tout ce qu’il me sera ordonné de faire, mais je voudrais rester ici, là où je suis né, et combattre les salopards qui ont fait de ma vie un tel enfer. Je n’ai jamais pensé à me faire une carrière. Ça n’était pas la peine avec ces cochons de Juifs qui dirigeaient le pays. Le meilleur que l’Améwique pût me proposer, c’était de passer la serpillière sur le sol de fast-foods et décharger ces putains de camions pleins de camelote étrangère en plastoc à bas prix, et, ouais, bien sûr, je veux quelque chose de mieux que ça. Mais, là maintenant tout de suite, on a une guerre à gagner. Quand elle sera finie, je repenserai à tout ça. Mais, Roon, je vais être franc » dis-je en me tournant vers elle. « T’es futée comme un renard, tu mérites de grimper les échelons, et je crois que tu pourrais vraiment faire de bonnes choses en bossant avec Red et le Bureau politique, et, même si ça implique qu’on soit souvent séparés, je me sentirais foutrement mieux à te savoir quelque part à l’abri dans les coulisses, sans avoir à m’inquiéter que tu ne te fasses serrer ou descendre dans une ruelle. »

Elle secoua la tête. « C’est pas comme ça que ça marche, Shane. Nous sommes mariés. J’étais sérieuse, et t’avais intérêt à l’être aussi, sinon je te botterai le train. Tu ne me relègueras pas en arrière-plan. Où tu iras, j’irai » dit-elle.

« C’est dans la Bible, ça ? » dis-je avec un sourire.

« Je ne sais pas8. Mais c’est ma réponse. » Elle se tourna vers Red : « J’apprécie ta sollicitude et celle de Papa, mais je suis la femme de Shane, et s’il est envoyé dans un groupe de combat, j’irai dans le même groupe de combat avec lui. » Et donc, après quelques palabres entre nous, Tank, Red et Carter, nous fûmes répartis avec Johnny Pill et un nouveau, un type de Chehalis, qui prenait pour nom Ajax. La copine de John, Mary, serait notre agent de liaison officieuse et notre coursière. Enfin, « sa copine. » Elle avait au moins quarante ans, mais c’était une excellente et très brave femme que j’ai toujours appréciée.

J’ai, jusqu’à présent, dans mes divagations, mentionné les noms de beaucoup de mes anciens camarades, parce que les avais rencontrés à la Chowder Society, ou lors de nos séances de tir dans les bois ou de nos des virées à graffitis, et je savais qui ils étaient avant le 22/10. Mais, à partir de maintenant, nous ne connûmes pratiquement plus jamais les vrais noms de tous ceux avec qui nous travaillâmes, uniquement leurs noms de guerre, Ajax en était un bon exemple. Je n’ai jamais su quel était son vrai nom, et je ne suis pas certain de vouloir le connaître. Ajax était un type à l’air un peu rondouillard, aux cheveux châtains, avec une peau très blanche, des lunettes en émail, de l’acné, un peu plus âgé que moi, mais encore imberbe. Il avait un pétillement dans le regard et un rire joyeux. Il ressemblait au stéréotype du geek grassouillet collectionneur de bédés qu’on voyait dans tous les films d’ados dégoûtants, ce qui était une apparence utile pour éviter qu’un fédéral ou n’importe quel autre connard à bannière étoilée suspecte quoi que ce soit jusqu’au moment où il se fait tirer dans le caisson.

Il avait rejoint la NVA après le 22/10, recruté personnellement par Red, ce qui était la meilleure référence dont pût se vanter un Volontaire, mais de là à ce que nous fussions appariés il avait déjà fait ses os plusieurs fois, de sorte que nous pouvions raisonnablement présumer que ce n’était pas un indic. C’était encore au moment où ils essayaient toujours de conduire des procédures pour mettre en jugement ceux des nôtres sur qui ils mettaient la main, enfin, certains d’entre eux. Ceux qu’ils ne tuaient pas en prison. Ça faisait mauvais genre à la barre que le premier témoin de l’accusation fût accusé de meurtre. Plus tard dans le temps, ni le FBI ni les LARDUS n’eurent plus le moindre scrupule à autoriser leurs agents à buter des gens sur place pour s’attirer la gloriole d’avoir affaibli la NVA, et en tirer profit professionnellement.

Ajax était un type d’homme qu’on rencontrait à l’occasion dans la NVA, un vrai tueur insensible. Je ne parle pas d’un détraqué ultraviolent à tatouages comme O. C. Oglevy et sa bande d’Hayden Lake qui jouaient et faisaient à répétition des farces morbides avec des membres coupés, mais d’un type qui pouvait tuer deux personnes d’une balle à l’arrière de la tête, puis aller savourer un bon plateau-repas en dissertant sur le monde perdu de l’Atlantide. Je ne sais pas comment il était devenu comme ça, ni tous les autres. Parfois, je me dis que tous ces jeux vidéos auxquels jouaient les enfants à mon époque, où il fallait flinguer et exploser des hommes et des monstres virtuels qui voulaient vous tuer, ont gratifié ma génération d’une tendance sociopathe de première catégorie. OK, je vous l’accorde, je n’étais pas moi-même la Petite Rebecca du ruisseau ensoleillé, et Rooney non plus.

Vérole, j’ai appris à réduire en charpie la tête de Bobby Fernandez avec un éclat de béton en regardant le catch à la télé. Mais, même si quelqu’un comme ça peut se révéler un vrai atout dans un groupe comme le nôtre, on n’est jamais vraiment très à l’aise en sa présence. Pour ce que j’en sais, peut-être qu’il n’était lui-même pas très à l’aise en ma présence. Mais j’ai dû me mettre au vert pendant un bon bout de temps après l’attaque contre Rothstein, et je fus assez soulagé quand je découvris, en rentrant dans le comté de Lewis, qu’Ajax avait été transféré à Seattle, où il y avait plein de boulot pour de bons tireurs entièrement dénués de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un scrupule.

La réorganisation eut lieu en juin, huit mois après Cœur d’Alène, et c’était un signe que le Parti se relevait de la glorieuse défaite des Seize Jours, et commençait à nous coordonner. Pendant les quelques années suivantes, mes camarades et moi-même nous consacrâmes à l’objectif unique de détacher le comté de Lewis, État de Washington, des États-Unis d’Amérique, et de faire de notre République une réalité. Et nous y parvînmes.

1. National Association for the Advancement of Colored People, une sorte de CRAN américain en ce qu’elle est consacrée, ouvertement, à l’acquisition de privilèges pour les seuls métèques. Elle possède aux États-Unis une influence énorme, équivalente à l’ACLU, déjà mentionnée. Bien que les Juifs y soient très actifs, ils n’y dominent pas, et ce sont principalement des Noirs et surtout des Blancs gauchisants qui ont animé cette association.
2. Chefs et combattants de l’IRA.
3. Psaumes, 2, 9.
4. Ce mot, qui n’existe pas en français, traduit l’anglais priestcraft, qui se distingue de priesthood, la prêtrise. Alors que priesthood désigne la fonction de prêtre au sens large dans le christianisme, priestcraft en désigne l’exercice établi et institutionnel, dans un sens péjoratif, avec le sens d’une machination, et d’une perversion du religieux au service de l’entreprise temporelle. S’agissant du protestantisme et des évangélismes, qui dominent la scène religieuse américaine, ce mot critique principalement les charges sacerdotales de l’Église catholique, mais il servait déjà, dans le vocabulaire de celle-ci, à critiquer la perversion de la foi au profit de logiques d’intérêt, tant dans la société contemporaine que dans les récits vétérotestamentaires. L’auteur prend soin de ne pas prendre parti religieusement, reflétant chez ses personnages tous les points de vue en cette matière, et établissant ses critiques sur un fondement politique.
5. Écrivain et journaliste américain spécialisé dans l’humour noir.
6. Fondateur et réformateur de l’Église écossaise.
7. Référence à l’œuvre inspirée des chants d’esclave Old Black Joe.
8. En fait, si : Rt, 1, 16.

Auteur: Haken

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2 Commentaires sur "Harold Covington : Un lointain Orage – Chapitres 22 et 23"

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Jacot
13 août 2017 11 h 58 min

Quel régal, merci Haken !

Waffen-SS
13 août 2017 21 h 24 min

Toujours de nombreux indices pour abattre ZOG…lui faire débourser un maximum d’argent afin que ses financiers youtres jettent la kippa.
C’est sûr, ce ne sont pas des abris de car, détruits comme des bougnoules, qui vont faire pencher la balance…
Cherchons, qui cherche trouve!
Merci Haken!

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